CONCOURS DE NOUVELLES DU CERCLE DE LAMER DE LORIENT

TEXTES PRIMES AU CONCOURS 2021

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Nina SORET

L'Albatros

 

 

Anton Moreland Preslet dit l’Albatros est accoudé au bastingage de l’Effroyable et contemple l’horizon vers lequel le soleil a entamé sa descente. Dans quelques minutes, le ciel se teindra d’orange et d’or jusqu’à ce que tout disparaisse rapidement pour laisser place à la nuit. La lune devrait être pleine ce soir et leur permettra une meilleure visibilité pour maintenir le cap de leur destination. L’Albatros esquisse un sourire, que la cicatrice boursouflée qui traverse sa joue transforme en grimace. Bientôt, ils seront riches. Bientôt, ils pourront ranger pistolets, sabres et canons pour choisir une vie plus paisible et honnête. Ses hommes sont pressés d’arriver à bon port et de récupérer leur part de fortune. Il les entend chuchoter derrière lui. Il sait les rêves et les aspirations de chacun. Son second Edward souhaite reprendre la ferme de ses parents après quinze ans de vie passée sur les flots. Son timonier John a trouvé une place sur un navire marchand qui n’a pas connaissance de son passé tumultueux de pirate. Jakob, le chirurgien, compte proposer ses services à l’hôpital de l’île sur laquelle ils se rendent. Douze ans à arracher des dents, amputer des membres et soigner tout type de blessures devraient constituer un profil intéressant pour le nouveau service qui s’y est ouvert. Son cuisinier veut monter une auberge, ses charpentiers travailler sur un chantier naval anglais sous de faux noms. Même Mattéo, le plus jeune d’entre eux, rêve de trouver un petit emploi sur la terre ferme et de laisser derrière lui cette vie trépidante mais ô combien dangereuse. Ils ont tous hâte d’arriver à bon port et Anton sait qu’ils redoublent tous d’efforts pour que ce périple final se passe bien.

Le sloop-of-war file sur l’eau, poussé par le vent puissant qui gonfle les voiles, comme si lui aussi était pressé de les faire rejoindre le but de leur voyage. L’Albatros regarde l’océan se transformer devant lui en un lac de lave par son mariage avec le soleil et ne peut éviter à son ventre de se tordre, comme à chaque fois. Quand il voit cette étendue d’eau gigantesque, sans fin, il a l’impression de se fondre en-dedans, de ne plus avoir de limite. Une paix intérieure l’envahit subitement et il peut rester longtemps à fixer la mer, à se perdre dans l’horizon. Aujourd’hui, le spectacle est encore plus beau que d’habitude. Même les matelots se sont arrêtés dans leurs tâches habituelles pour le regarder. L’océan leur offre à tous un dernier cadeau. Demain, ils devraient être arrivés à destination et ne plus jamais contempler la mer de la sorte. Leur tout dernier combat leur a permis de remplir les cales de marchandises prêtes à être vendues dès qu’ils le pourront. Un petit surplus pour compléter le trésor qui les attend là où ils se rendent.

Anton se remémore l’assaut qu’il a mené un jour plus tôt contre un galion de l’Empire Espagnol. Il s’était allié pour l’occasion à un petit schooner, le Queen of Sea, mené par Olivier de Lohm, partenaire de longue date sur qui il était sûr de pouvoir compter afin de réussir cette offensive. Pas de risque de mutinerie ou de trahison avec lui. Ce capitaine est le plus honnête et fiable d’entre eux tous pirates, si toutefois ces qualificatifs peuvent exister dans leur profession. Ses hommes l’auraient suivi au fond des abysses sans une hésitation, résultat d’années de bons traitements et de répartition équitable des richesses entre eux tous, capitaine au même titre que son équipage. L’Albatros et de Lohm avaient choisi ensemble leur victime, le Suarez, dont les cales étaient censées être pleines d’encens, de tabac, de vanille et de chocolat à destination de l’Espagne. De dimension modeste, le galion était une proie facile pour deux petits vaisseaux comme les leurs. Les brigantins ou les frégates de l’Empire Britannique avaient été éliminés rapidement de leurs possibilités. Beaucoup trop gros et trop armés. Cent à deux-cents hommes par bâtiment, plusieurs dizaines de canons et trop imposants pour en sortir à coup sûr victorieux. L’Effroyable et le Queen of Sea avaient quitté Nassau dès que possible. Ils avaient suivi le Suarez en pleine mer avant la tombée de la nuit, après que celui-ci ait quitté son port d’attache quelques heures auparavant. De petites tailles, rapides et extrêmement maniables, le sloop-of-war et le schooner avaient rattrapé le galion rapidement. Au premier abord, quelque peu décontenancé, le navire de commerce avait perdu du temps à chercher à s’échapper. Il avait tenté de faire feu contre les deux vaisseaux qui fendaient les flots rapidement pour le rejoindre. Les pirates avaient attaqué chacun d’un des deux côtés du galion, pourfendant la coque à coups de canon ininterrompus. Les espagnols avaient fini par lever un drapeau blanc pour annoncer leur reddition auprès de leurs attaquants. L’équipage, terrifié, s’était réuni sous le mât central et avait attendu l’abordage qui allait survenir. Anton avait préparé ses matelots, chacun équipé d’un sabre et d’un pistolet. Ils étaient tous entrainés de longue date et maitrisaient les combats rapprochés. La possibilité que les espagnols leur tendent un piège et contre-attaquent une fois abordés était faible mais le capitaine ne souhaitait prendre aucun risque. Il avait en tête d’épargner ses ennemis, sauf ceux leur résistant, et comptait sur la puissance d’armes de ses hommes et de ceux du Queen of Sea pour faire trembler l’équipage du galion. Les grappins avaient été jetés au-dessus du bastingage et s’étaient pris dans les cordages et les gréements du Suarez, permettant aux pirates d’amener les navires côte-à-côte. Ainsi amarrés l’un à l’autre, Anton et ses hommes avaient pu rejoindre le pont du galion. Olivier de Lohm ayant effectué un maniement similaire, le Suarez avait été abordé sur ses deux flancs. Tenus en joue par les moucheurs de l’Effroyable, matelots équipés de mousquets, l’équipage ennemi n’avait pas bougé et avait déposé les armes à leurs pieds, espérant la clémence des supposés bouchers leur faisant face. Le capitaine espagnol avait accompagné de Lohm et son second aux cales pendant qu’Anton vérifiait le château arrière, petite construction en poupe du navire, généralement destinée au quartier du commandement. Il y avait récupéré le carnet de route du navire marchand et les objets de valeur qui s’y trouvaient. Ses hommes et ceux du Queen of Sea avaient ensuite entamé le chargement de la marchandise dans leurs vaisseaux respectifs, travaillant vite et en silence. Les vigies surveillaient l’horizon pour repérer tout bâtiment venant à l’encontre de leurs plans, que ce soit des espagnols venus pour protéger leurs compatriotes ou d’autres pirates tentant de doubler leurs camarades. Mais rien ne survint et les pirates finirent le transfert de la cargaison sans encombre. Toujours protégés par les moucheurs, les matelots retournèrent chacun sur leur navire, retirant au passage les divers grappins. L’Albatros et de Lohm furent les derniers à quitter le pont. Un regard entendu leur suffit pour se dire adieu sans un mot et chacun reprit le commandement de son vaisseau pour partir respectivement dans des directions opposées. Anton, fier que ses hommes n’aient fait couler aucun sang, que ce soit le leur ou celui de leurs ennemis, avait célébré leur victoire à tous jusqu’à tard dans la nuit. Et une journée plus tard, sans plus aucune possibilité de poursuite de la part des espagnols, ils se rapprochaient de plus en plus de leur liberté conquise.

L’Albatros est tiré de ses pensées par John, son timonier. Navigateur et météorologue, celui-ci affiche une mine déconfite et annonce à son commandant qu’un orage approche à grand pas. Il n’y a pas moyen d’y échapper. Déjà, la pluie commence à tomber sur le pont. Anton crie à ses hommes de baisser la grand-voile en prévision du vent qui pourrait arracher les mâts, d’attacher les canons pour éviter leur roulement dans les ponts inférieurs et de fermer tous les sabords, afin d’empêcher la houle d’entrer par les flancs bas du navire et de le couler par le fond. La marchandise volée a bien été harnachée et protégée et ne risque pas de s’abimer. L’Effroyable commence à se soulever par les vagues de plus en plus violentes. La tempête est déjà sur lui. Anton se tient derrière John, au gouvernail, qui tente de compenser les écarts du sloop et d’éviter les embardées. Anton le laisse faire, il a toute confiance en son timonier qui les a déjà sortis de bien des problèmes par sa maitrise de la navigation. Il craint cependant que leur nouvelle cargaison pose problème à ses calculs. La tempête est bien plus puissante que ce qu’il avait pensé en premier lieu. Le navire est beaucoup plus lourd que prévu initialement. Anton en est presque à regretter cette attaque contre le Suarez. Sa cupidité leur a peut-être coûté la vie. Quelle idée stupide. L’Effroyable ne peut pas sombrer si près du but. Le capitaine se tient prêt à obéir à son timonier si celui-ci donnait l’ordre d’abandonner canons et cargaison pour alléger le navire. La houle est tellement forte que l’horizon a disparu et a été remplacé par des vagues de taille gigantesque. Heureusement qu’ils se situent encore loin des côtes sinon ils auraient pu se fracasser contre des récifs. Anton voit ses hommes s’agripper comme ils peuvent au bastingage, au cordage, aux mâts, pour s’empêcher de passer par-dessus bord. Mattéo, le mousse, a le regard vide. Il se tient de toutes ses forces et ne peut éviter à son corps d’être projeté d’un côté puis de l’autre à chaque fois qu’une vague frappe la coque et inonde le pont. Anton voit qu’il commence à lâcher prise et se précipite vers lui pour le secourir. Un cri le stoppe avant qu’il ne puisse l’atteindre. Il lève les yeux et reste pétrifié à la vue de la vague démesurée qui va pour lui retomber dessus. Il cherche du regard un endroit où se raccrocher, il n’y a rien, il sent que c’est peut-être la fin, il va…

—Anthony, sors du bain ! On mange dans cinq minutes ! Range tes jouets, habille-toi et viens mettre la table !

Anthony repose son bateau pirate Playmobil sur l’eau à côté de lui et lui lance un regard déçu. Il n’aura pas fini les aventures de L’Albatros ce soir. Elles devront attendre demain soir après l’école. Mais avant de sortir de la baignoire, il saisit la figurine plastique de l’Albatros et la pose sur son pyjama. Ne sait-on jamais quelles aventures pourraient arriver au pirate sur le chemin du dîner…

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François CHOLLET

 

Tu ne partiras pas !

 

 

-  Tu ne partiras pas !

La mère vociférait. Sa voix aigre emplissait l’espace sombre de l’unique pièce du logement. Les enfants, habitués à ses colères retentissantes, ne bougeaient pas d’un pouce. Il valait mieux se faire oublier, quand elle était dans cet état-là. Seul le père tentait de se faire entendre, de sa voix fragile d’homme qui ne commande pas chez lui :

-  Mais j’ai signé, je n’ai pas le choix.

Sa femme n’avait pas l’intention de changer d’avis :

-  On te cachera jusqu’à ce que le bateau s’en aille !

-  S’ils me trouvent, ils vont me pendre.

-  Ils ne te trouveront pas !

 

Le père travaillait comme journalier au port de La Rochelle. Monnayant à la tâche la maigre force de ses bras. Charriant des gravats, chargeant des paquetages, déchargeant des colis. Cette vie de labeur, épuisante et dangereuse, suffisait à peine à nourrir sa famille. C’était le lot de la majorité des Rochelais de l’époque, pauvres, entassés dans des taudis insalubres, et déjà bien contents de trouver de la besogne sur les chantiers navals.

 

Toute la journée la mère priait qu’on ne vienne pas lui annoncer que son mari s’était fait faucher par un madrier en chargement ou un tonneau à la dérive. Elle ne craignait rien davantage que de se retrouver seule avec sa marmaille de six enfants. Et la veille, le père avait commis l’irréparable. En longeant les quais, il était passé devant le Roy Dahomey, un trois mats de commerce triangulaire en partance vers les côtes africaines. La carène magnifiquement décorée du vaisseau, haute comme les maisons bourgeoises de la ville, avait attiré son regard. Il s’arrêta pour l’admirer. Cela ne lui arrivait jamais. Avec sa charge de famille la mer n’était pas pour lui, et le petit homme préférait ne pas se soumettre à la tentation. Un officier posté devant la passerelle lui avait aussitôt adressé la parole :

 - Eh, l’homme, on veut profiter du voyage ?

L’ouvrier tressaillit, bégayant quelques onomatopées pour toute réponse. L’autre reprit :

-  Il nous manque deux hommes d’équipage. Tu n’es pas bien gras, mais tu as l’air costaud.

Instinctivement, le père redressa sa petite taille. Embarquer lui avait toujours semblé réservé à d’autres, plus forts et plus téméraires que lui. La flatterie de l’officier lui fit perdre tout jugement. Un gaillard en costume noir était sorti de l’ombre à point nommé, l’attrapant par le bras :

- Viens voir. Tu sais combien ça paye, de faire matelot ?

 

L’inconnu l’entraîna vers une taverne qui faisait face au quai. Ils s’attablèrent dans cet établissement enfumé où le père n’était jamais entré. Le recruteur lui paya plusieurs pintes, le saoulant de paroles et de bière. Il lui fit miroiter les fortunes que l’on peut amasser sous les tropiques. Puis il posa un papier sous ses yeux. Le pauvre diable ne savait pas lire. Peu habitué à l’alcool, pris dans un tourbillon de sensations déstabilisantes, il avait signé son acte d’engagement. Le marin lui apprit ensuite que le Roy Dahomey larguait les amarres dès le lendemain, à l’heure où la marée serait propice.

 

Rentré chez lui, l’homme avait révélé l’affaire à la mère. Celle-ci avait gardé le silence. Elle ne réagissait jamais tout de suite. Elle emmagasinait les émotions, la peur, la joie, la colère, et son trouble ressortait plus tard. Le père eut le temps d’évoquer son futur périple devant ses enfants. Puis il les couvrit de promesses. Les effets de la boisson l’inspiraient :

-  Je vous ramènerai du sable qui est toujours chaud. À Lisette, des bijoux, et à Fanny aussi. Pour toi Marie un collier d’argent, et pour toi la mère, de l’or en branches. Pour petit Louis un couteau en corne d’animal féroce, et pour Germain un cheval. Et à toi, mon Jeannot, je rapporterai le trésor d’un roi.

Il se réconfortait lui-même avec ces fables. Il réussissait presque à se convaincre que sa fortune était faite… De quoi faire briller les yeux de sa progéniture, entassée au milieu de la pièce étroite. Excités par la convoitise, les petits étaient ravis de découvrir un père assez aventureux pour s’engager dans la marine et leur rapporter bientôt des cadeaux considérables. Ils avaient rêvé la nuit entière de rivages paradisiaques, de peuplades exotiques, de coffres débordants de pierreries, d’or ramassé à pleines mains dans les ruisseaux. Leur inconscient juvénile s’était régalé à inventer ce monde enchanté aux couleurs criardes, aux odeurs épicées. Ils avaient bien dormi, malgré le froid glacial de janvier.

 

L’ambiance s’était gâtée dès le lendemain. La mère se montrait réfractaire aux illusions tropicales. Elle connaissait la réalité : la maigre solde, dont la moitié seulement était distribuée à l’avance, les six mois d’absence, pendant lesquels on ne recevait aucune nouvelle du large, les risques liés au scorbut et aux attaques de corsaires. Elle avait ruminé son inquiétude sans trouver le sommeil. Et depuis l’aube, elle s’acharnait sur son fragile époux. Celui-ci, dégrisé, conscient de son erreur de la veille, tremblait à l’évocation des terribles conséquences de son enrôlement. Il n’opposait au courroux de la mère qu’un rappel pleurnichard de sa situation :

-  Mais je te dis que j’ai signé. Ils ont droit de vie et de mort sur moi.

-  On va se débrouiller. Tu ne partiras pas !

 

La mésaventure du père n’était pas un cas isolé. Beaucoup de marins s’engagent à l’époque sous l’influence de rasades répétées et de promesses factices. Au réveil, le crâne douloureux, ils prennent conscience de leur égarement et donneraient tout pour renier leur parole. L’armateur du Roy Dahomey, le sieur Vial du Clairois, a l’habitude de ces remords tardifs. Avant chaque départ il prend la précaution d’envoyer ses gardes récupérer à domicile les matelots embauchés, les enthousiastes comme les récalcitrants. Ce matin-là, la mère entend la première le fracas des bottes qui monte de leur ruelle, le cliquetis des épées, les éclats de voix qui annoncent l’arrivée d’une patrouille armée. Elle comprend aussitôt la situation et souffle :

-  Dans la soupente !

D’un geste sans réplique elle intime à son mari l’ordre de grimper sur la table et de se hisser vers le grenier, à travers une petite trappe qu’il referme sur son passage. Cette agitation affole les enfants. Ils reculent jusqu’au mur du fond et se serrent les uns contre les autres. Les bruits extérieurs se rapprochent. Bientôt deux hommes en armes font irruption dans la pièce, donnant l’impression de la remplir toute entière. Le plus grand prend la parole :

-  Bonjour. Nous cherchons le sieur Peintureau. Il habite bien ici ?

La mère se tait. Les enfants respirent à peine. La présence du père au-dessus de leurs têtes les tétanise. Les soldats ont l’habitude de ces silences pesants. Ils scrutent les visages dans l’espoir d’y lire la vérité. Le premier finit par perdre patience et vient se placer face à la mère, qu’il dépasse de deux têtes. Il articule d’un ton menaçant :

-  Nous sommes ici pour enrôler Anselme Peintureau. Vous êtes au courant ?

À cet instant une voix ferme, inattendue se fait entendre :

-  C’est moi !

Jeannot, le fils aîné, s’est avancé, dressé sur la pointe des pieds pour se donner une stature. Du haut de ses douze ans il répète :

-  C’est moi.

Son élocution est calme, nette, sans réplique. Les deux mercenaires le jaugent du regard, sourient. Le plus vieux hoche la tête :

-  Anselme Peintureau, mousse sur le Roy Dahomey. Bonne chance, mon garçon.

L’homme tend à la dame Peintureau un papier roulé, qu’elle saisit d’une main hésitante. Il lui remet une bourse en tissu, qui fait un beau bruit métallique en s’écrasant dans la paume tremblante. Il regagne ensuite la rue avec son compagnon. Le fils les suit, passant devant sa fratrie médusée. La mère le regarde sortir, les yeux écarquillés. Sur le pas de la porte Jeannot se retourne et, assez fort pour être sûr d’être entendu jusque dans le grenier, il articule :

-  Je pars. Dites-le au père. À Dieu.

 

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Alain DUBOIS

Sur les dents

 

 

Je ne me suis pas méfié, je l’avoue. Je suis tombé dans le lacs, lamentablement, tout ça pour une sortie en mer. Aussi quand j'ai lu l'annonce : « Dame âgée, bien sous tous rapports, intrépide, téméraire, cherche une compagnie masculine ou féminine pour larguer les amarres, gracieusement. Contactez le 06-17-69-18-21 », j'ai sauté sur l'occasion, sans réfléchir. Après tout, qu'avais-je à perdre ? Au pire, une bonne poilade à partager avec les copains, plus tard ! « Rendez-vous demain à 19 heures sur le port face au voilier La Bérézina. Soyez à l'heure. Pas de portable, et pas de questions ! » m’avait ordonné alors, à l’autre bout du fil, une drôle de voix autoritaire.

Imaginez-moi le jour dit sur le quai, ponctuel, à attendre la venue de cette "vieille dame intrépide". Lorsque apparaît, au loin, une sorte d’épave vêtue d’une marinière ravaudée, je comprends immédiatement que c’est elle. Courbée, tête chenue, l’antiquité marche vers moi d’un pas malhabile, s’appuyant avec peine sur une canne. En matière d’intrépidité, j’ai connu mieux. Devant une telle décrépitude, j’ai d’abord une légitime envie de prendre mes jambes à mon cou et de la planter là. Mais de nature curieuse, je me ravise, in fine.

Parvenue à quelques pas de moi, l’ancêtre m’adresse un bref regard et, visiblement satisfaite, sans mot dire, esquisse un signe de tête en guise d'invite à la suivre. Ce que je fais, en dépit du bon sens et d’un rire sous cape, ignorant si nous pourrons seulement sortir du chenal.

Une fois embarquée, la mémé s'avère cependant moins rouillée qu'elle n'en avait l'air, de prime abord. Métamorphosée même, ma taciturne flibustière s’agite en tous sens pour l’appareillage, comme prise d’un regain de jeunesse, comme poussée par une force mystérieuse. Plus besoin de canne ! Est-ce ma virile présence qui l’émoustille ainsi ?

Au bout d’un moment, las d’être emprunté et de sembler transparent, je n’y tiens plus. D’une voix hésitante, j’ose rompre le vœu de silence. La femme, aux manières hommasses, se redresse soudain et se plante devant moi. Le visage hostile, muette, elle plonge ses yeux farouches dans les miens, des lampions scintillant d’une lueur étrange, qui intimideraient le malotru le plus audacieux. Puis elle m’exhorte à m’asseoir d’un geste militaire. Elle retourne ensuite à sa besogne, seule au monde.

Docile, j’accepte de poser mon séant à la place indiquée, bouche cousue, convaincu d’être en compagnie d’une excentrique. Si elle veut tout faire sans proférer une syllabe, eh bien qu’elle soit exaucée ! Ça me fera des vacances ! Toutefois je reste vigilant, il ne s’agirait pas que la vioque m’entraîne dans une galère. Peut-être desserrera-t-elle les dents, plus tard. En attendant, je profite de l’instant présent, même cocasse. Après tout, je vais l’avoir, mon baptême de mer !

Les minutes passent. Une fois l’embarcation à quelques encablures des côtes (à ma grande surprise), je tente de nouveau ma chance :

— Sympa cette petite balade, voiles au vent, hein ! Bon, on peut se présenter maintenant, non ? Moi je m’appelle Tom, et vous ? je demande, l’enthousiasme feint, dans l’espoir qu’il soit contagieux.

La plaisancière, gouvernail en main, tourne alors son regard dans ma direction, puis me répond, contre toute attente :

— Robert Blanchard, soldat de Sa Majesté Napoléon Premier, Empereur des Français…

Incrédule, je réitère ma demande, au risque de passer pour un vieux pot.

— Robert Blanchard, soldat de Sa Majesté Napoléon Premier, Empereur des Français… répète, têtue, une voix chaude, d'une mâle assurance.

Je demeure stupéfait quelques secondes. J’avais bien entendu. Décidément, ma navigatrice en tient une sacrée couche. Elle a dû s’échapper d’un asile pour tenir de tels propos, et avec quelle singulière intonation !

— Ah oui, c’est pour ça que votre bateau s’appelle Bérézina, je comprends maintenant ! Et pourquoi Bérézina ? Ce n’est pas un bon souvenir. Il aurait fallu l’appeler Austerlitz ! trouvé-je bon de dire, afin de donner le change.

— Parce que j’ai fait la campagne de Russie, mon garçon, et que je considère le passage de la Bérézina comme un illustre moment de bravoure.

Je ne sais comment réagir. Rire jaune, pleurer bleu, crier rouge, ainsi qu'un caméléon des émotions. Suis-je en compagnie d’une folle ou bien se moque-t-elle de moi ?

Je reprends mon sérieux. J’adopte le ton le plus compatissant afin de lui faire entendre raison : que nous ne sommes plus en 1812, qu’elle est beaucoup trop jeune pour avoir connu le Premier Empire, et, surtout, qu’elle est femme – horreur des horreurs –, sauf abus de ma part.

Le prétendu Robert ne se démonte pas :

— Je sais tout ça petit, ne t’inquiète pas. Allez, pas de salamalecs ! Ouvre bien grand tes oreilles. Je vais te raconter mon histoire, maintenant que nous sommes assez loin, entre nous. Mais es-tu assez valeureux pour tout entendre ? Même ce qui est le plus incroyable ? Promets-tu de ne pas faire de scandale ?

Je hoche la tête, soucieux de ne pas contrarier mon interlocutrice ou mon interlocuteur, à cet instant, je ne sais plus guère. Le quidam reprend d’une voix de rogomme, le regard scrutant le large, et le passé :

— Eh bien, voilà ! Au cours de ma carrière, j’ai défendu l’aigle impérial à travers l’Europe, sur tous les champs de bataille. J’ai été de toutes Ses campagnes. À Austerlitz, j’y étais. À Eylau, j’y étais. À Wagram, j’y étais. À la Moskova, j’y étais. À Leipzig, à Champaubert, j’y étais aussi. À Waterloo, j’y suis resté… Mes os gisent sous les pissenlits de la morne plaine, parmi mes frères d'armes. Oui, j’ai sacrifié mon existence pour l’Empereur… Et je continue de l’honorer, même après ma mort. Je sais, c’est difficile à entendre, difficile à croire, mais c’est la vérité. Sais-tu ce que c’est que les dents de Waterloo ? Je t’explique : après les batailles, de mon temps, il était habituel de venir prélever les dents des soldats tués sur leur cadavre encore chaud. Ç’a été mon cas. On m’a retiré toutes les ratiches et on en a fabriqué un dentier. Je dois avouer que j’ai de bonnes dents, c’est ma grande fierté ! Je suis devenu ensuite la propriété d’une famille. Dès lors, il m’en est arrivé des péripéties, si tu savais ! Avec le temps, on m’a traité comme une sorte de relique, que l’on s’est transmise de génération en génération, et que l’on vénérait avec une crainte superstitieuse ! Car on me dotait d’un pouvoir surnaturel ! J’étais ensorcelé. Quiconque osait me porter, perdait la possession de son corps et de son esprit, prétendait-on ! Jusqu’à Gertrude Picaud. Elle, elle n’y croyait pas, à la métempsychose, à ces balivernes, comme elle disait… Aussi quand elle a cassé sa prothèse, dimanche dernier, elle n’a pas hésité une seule seconde à m’utiliser, faute de mieux, en attendant de revoir son dentiste. Et donc me voici incarné en elle, même si je dois dire que je suis un peu à l’étroit, dans cette bouche, en dépit d’une incroyable et fabuleuse faculté d’adaptation…

Un ange passe. Je suis abasourdi. Dans quoi suis-je embarqué ? Qui est cet individu ? Je parle donc à un dentier… Le cas s’avérerait fort intéressant d’un point de vue clinique, si j’étais psychiatre ou dentiste. Peu à peu, je reprends mes esprits. Cachant mon trouble du mieux que je peux, je bafouille :

— Très bien, c’est très bien tout ça… Très instructif… Mais la nuit commence à tomber, n’est-ce pas ? Il serait peut-être prudent de rentrer maintenant, non ?

Et d’apprendre qu’au contraire, nous faisons cap sur Sainte-Hélène, Robertrude souhaitant accomplir là-bas un pèlerinage en vue du bicentenaire de la mort de son idole. La Providence, péremptoire, m’avait désigné comme son bienheureux mousse.

Le parfait traquenard, je vous ai dit ! Je n’en mène pas large, terrifié par la situation. L’instinct me commande de déguerpir promptement, sans cérémonie. Il apparaît évident que la personne en face de moi est possédée. La côte est encore en vue, aussi avec un peu de courage… Il faudrait juste détourner son attention. Or, je devine qu’on m’a à l’œil, prêt à annihiler la moindre tentative de mutinerie ou de désertion.

La fortune me sourit. J’avise à tribord un grand voilier, battant pavillon anglais, en route pour le port et qui s’apprête à nous croiser. Une idée lumineuse s’empare alors de moi. Je prépare savamment ma diversion à l’aide de mes souvenirs d’écolier. J’attends le moment opportun, et, à l’instant propice, je me lance :

— Robert, Robert, regardez ! Les Anglais nous accostent ! hurlé-je tout mon soûl, en pointant du doigt l’ennemi héréditaire. C’est lui, mais c’est lui ! Je le reconnais ! Mais regardez, c’est Nelson !

Le visage de la nautonière devient blême. L’entité se retourne brusquement et s’agite. La mâchoire prognathe, près de mordre, elle éructe, libérant multiples postillons :

— N… de D… ! On m’empêchera pas d’y aller, ça non ! Vive l’Empereur ! Vive la France !

Tout à ses manœuvres pour se dégager et s’enfuir, l’énergumène ne s’aperçoit pas que je me retrouve en slip et à la mer, en deux temps trois mouvements. L’eau est froide, je bois la tasse, mais rassemblant ma volonté, je m’éloigne du maudit rafiot, le plus vite possible. Tout en nageant, je crois entendre des imprécations grognées à la cantonade, entre autres un mot cher à Cambronne, et un « Robert meurt, mais ne se rend pas… » Nonobstant, je confesse que, chahuté par les flots, éperdu, peut-être mon esprit a-t-il divagué, un instant. Heureusement, l’équipage du voilier britannique m’a vu piquer une tête et a jeté l’ancre. J’atteins péniblement la quille du bateau salvateur, rendant grâce au ciel d’écarter l’objet de mes alarmes. Finalement, le capitaine m’accueille à bord et je suis à peine remis de mes émotions, encore tout trempé et confus de gratitude, qu’il se présente fort poliment, dans un vieil accent anglais, propos qu’on pourrait traduire de la manière suivante : « Bienvenue sur le Victory ! Lord Nelson ! Je vous en prie, Dieu merci, j’ai fait mon devoir ! »

Je n’avais pas cru si bien dire en criant au loup, tout à l’heure… Me voilà devant le héros de Trafalgar, maintenant. Vais-je les passer tous en revue ? Qui sera le prochain ? Wellington, Blücher, Grouchy, Murat ? Oui, il y a vraiment de quoi claquer des dents, parfois.

Dates extrêmes…

 

 

1. Dates extrêmes

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Anouk LEMERRE

 

La peur d'Achille

 

 

Je ne voulais pas y aller. D’un, il fait froid et de deux, je déteste l’eau. Mais bon, je n’ai pas vraiment le choix, je vais quand même devoir monter avec Youenn dans ce bateau. Il m’a dit Youenn : « Tu verras, ça va être super ! On va s’amuser ! Grand-père est un très bon navigateur. » Non. Je tremble de peur moi ! Je ne fais absolument pas confiance à ce vieux bout de bois rafistolé qui flotte sur l’eau. Je ne veux pas me retrouver à devoir nager dans cette eau sans fond et glaciale. Tout ce que j’accepte, c’est l’eau transparente et chaude des Maldives. J’y suis allé avec Youenn et toute la famille l’année dernière, c’était bien, il y avait des poissons de toutes les couleurs qui bougeaient dans tous les sens. Mais la mer de la Bretagne, ça craint. La couleur de l’eau est si foncée qu’on ne distingue rien en dessous, à part les grosses algues vertes et noires et quelques bouteilles en plastique qui voguent solitairement à la surface. En plus de ça, elle est glaciale et il y a une épaisse mousse blanchâtre qui se forme quand les vagues se frappent entres elles. « C’est l’écume » m’explique Youenn. Puis il se moque de moi parce que je ne devrais pas avoir une frayeur de l’eau comme ça. Ce sont les vagues, surtout, qui me font peur. Elles s’avancent en se fracassant contre le sable et puis elles se retirent, comme si elles léchaient le sol. On dirait qu’elles veulent m’attraper pour m’emporter avec elles. On dirait un monstre liquide. J’ai l’impression que ce monstre veut me manger.

  • Youenn et ton copain le froussard de l’océan ! Il est prêt l’bateau. On peut y aller ! Crie le grand- père de mon ami.

Eh zut ! C’est déjà l’heure… Je marche doucement derrière Youenn sans me presser. Je fixe mon regard sur les empreintes que je laisse en marchant sur le sable. Je donnerais ma place sur le fauteuil du salon pour rester sur la terre ferme !

Youenn enjambe le rebord qui sépare le quai du bateau sans mal. Moi, je vois les vagues qui remuent en dessous, et en face le voilier qui tangue dangereusement. Je tremble.

  • Allez, Achille!

Mon ami me tend ses mains, je les attrape, et me voilà sur le plancher grinçant et instable d’un bateau. Je vais m’asseoir tout à l’arrière, sur un tas de corde. Il y a des gilets de sauvetage, au cas où, Youenn m’aide à mettre le mien. J’essaie de fermer les yeux mais le bruit des mouettes m’en empêche. En reniflant, je remarque une forte odeur de poisson qui provient d’un bateau de pêche. Ça pue. Quelques instants plus tard je sens le roulis du voilier qui se met en marche. Je regarde la terre s’éloigner petit à petit, je voudrais tellement être à la place du petit garçon, sur la plage, qui s’échine à creuser des trous dans le sable pour essayer de ramasser des palourdes comme lui montre sa grand-mère. Quand je tourne la tête vers l’océan je ne vois qu’une étendue infinie et grise, comme le ciel. J’entends l’eau qui clapote contre la coque du voilier. Le soleil baisse dans le ciel, on est loin de la côte désormais. J’écoute d’une oreille le grand-père qui explique à Youenn comment fonctionne le bateau. J’ai toujours trop mal au cœur pour pouvoir bouger. Mon ami vient me voir de temps en temps, il me dit qu’on va bientôt rentrer mais à chaque fois je distingue de moins en moins bien la berge. Tout ce que je remarque, c’est le ciel qui fonce, le soleil qui décline, le vent qui souffle de plus en plus fort et les sternes qui volent bas. Je frissonne, mon mal de mer s’est un peu estompé, mais j’ai peur. Je me lève, mes membres sont engourdis, et je vais voir Youenn.

  • Bon, on va rentrer les matelots avant que ça souffle trop fort, annonce le grand-père.

Le bateau tourne brusquement, l’enthousiasme l’emporte sur mon envie de vomir. Enfin ! Le calvaire est quasiment fini. Je retourne m’asseoir sur le tas de corde et j’attends. Quelques minutes plus tard, Youenn me rejoint, il est tout excité.

  • Grand-père dit que ça va bastonner, qu’on va devoir s’accrocher aux rambardes parce que sinon on va tomber.

Comme pour confirmer ce mauvais présage une fine bruine commence à tomber. La bruine se transforme en grosse averse. On se réfugie à l’intérieur de la cabine. Dehors, ça souffle et le bateau penche de plus en plus. Comme s’il souhaitait se renverser, mais qu’il hésitait de quel côté. Je m’assis dans un coin et je ne bouge plus, j’ai l’impression d’être dans un cauchemar. Le grand-père crie :

  • Youenn ! Viens m’aider !

Mon ami me promet de revenir tout de suite, il sait que je suis mort de peur.

À travers l’étroite fenêtre de la cabine, j’essaie de voir si le port se rapproche, mais je ne distingue rien, je ne sais même plus où se trouvent le ciel et la mer. Cette vue me donne le tournis. Youenn n’est toujours pas là. Je n’entends que le vent, rien d’autre. Ignorant mon mal de mer et l’instabilité grandissante du voilier, je sors sur le ponton, Youenn et son grand-père font des allers-retours entre la barre et la proue du bateau. Je m’avance vers le rebord, j’ai envie de voir si nous sommes bientôt arrivés. Soudain, le bateau grince très fort et tourne violemment, je bascule vers l’avant et je tombe. Je hurle et j’halète, l’eau glaciale entre par mes narines, je ne vois plus rien. Je reste dans ce brouillard un moment, agité par les flots quand je sens quelque chose me remonter. C’est le grand- père de Youenn, il a une perche qu’il a accrochée à mon gilet de sauvetage. Je m’écrase sur le plancher en haletant.

  • Youenn, fait gaffe à ton chien, rabroue-t-il.

Je tremble de tous mes membres. Youenn me ramène dans la cabine.

  • Allez Achille, ça va aller, allez mon chien, c’est fini.

Il me fait un câlin en frottant mon poil trempé.

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Alexandra VASILE

 

Rescapée du grand large

       

Elle était étendue sur le dos, ses oreilles et ses mains plongées dans l’étendue glacée si vaste qu’elle fusionnait avec la voûte céleste. La tête renversée en arrière, elle profitait des derniers rayons du soleil sur sa peau diaphane. Elle le ressentait, le soleil, sur sa peau. Elle ressentait son baiser comme l’a senti Icare. C’était la seule chose qu’elle ressentait encore. Son corps flottait vaguement dans les eaux profondément foncées teintées de nuances de saphir et d’azur. Elle étendait ses jambes et ses bras, elle faisait l’étoile comme elle le faisait lorsqu’elle était plus petite. L’eau calmait tous ses maux, mais malheureusement la température glacée n’influençait en rien la tornade de pensées et de sentiments qui faisait rage dans son esprit. Elle essaya tout, elle ferma les yeux et plongea même sa tête sous la surface lisse comme le miroir de l’eau. Cela baissa sa fièvre et les vaguelettes enlevèrent le sang séché de la plaie qui déchirait sa peau. Elle était couverte de bleus et elle s’était ouverte la lèvre. Elle était maintenant loin des écueils rocheux où s’était écrasé son catamaran. Ses camarades, qui le dirigeaient avec elle, avaient disparu. Un sort à la fois tragique que de mourir, loin de la côte, de la terre, des siens et formidable car en ce moment même, elle ne sentait plus rien. Il n’y avait plus de stress, de limites de temps, de responsabilités. Et puis, surtout, si elle mourait dans la mer, elle serait peut-être elle aussi accueillie dans les bras d’une sirène, mieux, peut-être en deviendrait-elle une.

L’air se refroidissait, le soleil disparaissait et avec lui, la seule, unique et dernière chance de ne pas mourir d’hypothermie. Elle se rappelait qu’elle était entourée de vie et ce même si elle ne pouvait le voir : poissons, algues, crustacés,…Il faisait si froid maintenant que si elle avait essayé de bouger ses doigts elle en aurait eu des douleurs atroces, le vent battait en rafales et la mer s’agitait. Il faisait si froid que l’eau qui devait être à quelques degrés à peine semblait pourtant tiède. Ses pensées virevoltent : les poissons, le catamaran, sa combinaison, ses amies, son souffle. Elle aurait vraiment voulu être un poisson à ce moment-là. Elle aurait fendu les vagues et plongé vers le lit océanique.

Elle avait ouvert les yeux, et elle le regrettait amèrement, elle put voir des nuages si beaux et  sereins qu’elle se croyait déjà au Paradis, déjà morte. A quoi bon lutter ? Elle se sentait entrainée par le courant vers une destination inconnue loin, très loin, à l’opposé même d’où elle voulait aller. Elle les referma, la douleur semblait faire moins mal lorsqu’elle les avait fermés, dans le noir crânien et humain qu’elle générait.

Son catamaran, lui direz-vous, trouve ton catamaran ! Mais elle savait déjà où il se trouvait, elle sentait les cordages de la grand-voile qui s’étaient entrelacés avec ses jambes, dernière étreinte à sa passion de la voile ! Le catamaran gisait quelques mètres plus bas, vers le fond marin. Le mat s’était cassé, et embourbé dans la vase, les flotteurs latéraux ont été perforé par les écueils et le trampoline devait être arraché. Seuls les cordages, ces maudits cordages qu’elle avait faits trop résistants, restaient impeccablement attachés à l’épave. Maintenant qu’elle y réfléchissait, elle sentait le battement des safrans, eux aussi arrachés, la grand-voile et le foc auraient peut-être même été visibles. Le gilet de sauvetage la réchauffait un peu mais entre son étreinte et les cordages qui lui serraient le cou, les bras, les pieds et le buste, elle suffoquait.

Elle se rappelle très bien de l’accident. Elle était aux safrans, Lou à la grand-voile et Emmy au foc. Elles faisaient une plutôt bonne équipe, du moins, elles le croyaient jusque-là. C’était une journée particulièrement venteuse et pluvieuse. Lorsqu’elles avaient descendu la pente, le catamaran sur la remorque, et qu’elles l’avaient emmené sur la plage, elles étaient très étonnées, les jours précédents, elles n’avaient eu aucun problème, il n’y avait tout bonnement pas eu de vent. Mais ce jour-là les rafales détruisaient la plane surface de la Manche. Pendant qu’elles préparaient le bateau : défaire les cordes, détendre les voiles, les attacher, les hisser, faire le nœud du taquet, arranger les safrans et pousser le bateau à l’eau. Il y avait tant de vent que pour leur sécurité, elles devaient  resserrer les cordages du foc. Puis lorsqu’elles sont parties rendre la remorque, Alexa était dans l’eau, face au bateau à le tenir, mais il l’entrainait vers le large. Sans qu’elle s’en rende compte, elle n’avait plus pied et le bateau se dirigeait vers le large en direction des roches. Les filles ont accouru mais même à trois elles ne pouvaient rien faire. Elles avaient fait l’erreur monumentale : tendre le foc.

En un rien de temps elles se trouvaient  agrippées aux côtes du bateau à se faire traîner par celui-ci dans sa course effrénée vers les roches. Elles hurlaient et un moniteur est venu dans son zodiac et les a fait monter une par une dans leur bon vieux catamaran qui sur le moment était tout sauf marrant s’était dit Alexa, tout en ne sachant rien de la suite. Une fois montées sur le catamaran, elles reprirent position sous une pluie torrentielle et agressive. Alexa agrippait la barre de toutes ses forces pour diriger le bateau dans les eaux tumultueuses mais à peine l’avait-elle empoignée qu’elle fit une constatation horrifiante: la barre n’était plus attachée qu’à un seul safran. Elles crièrent encore une fois et le moniteur fut encore plus énervé de voir le matériel en si mauvais état.

Oh, le moniteur, ce n’était qu’un garçon de 18 ans, tout aussi apeuré qu’elles mais qui devait faire semblant de maitriser la situation. Il était tout aussi mal à l’aise qu’elles sur son zodiac, dangereusement agité par les vagues. Il les fit rentrer sur la plage, et elles prirent un autre catamaran qui lui aussi leur porta la poisse. A peine avaient-elles mis le catamaran en mer, au large, près du groupe et tenté un virement de bord, que leur bateau avait pris une direction contradictoire et fonçait derrière les roches, loin, au large. Elles firent tout leur possible pour arrêter l’avancée mais rien n’y fit. C’était une véritable malédiction, le bateau se dirigeait à toute allure vers un esquif alors que le vent battait en direction inverse. C’était incompréhensible!

Une force mystique semblait les traîner vers les esquifs. Bientôt, elles sortirent de la baie et se dirigèrent au très grand large, là où l’horizon se fondait avec la mer, le tout sous un vent terrible et des conditions désastreuses. Alors le pire arriva. Lors d’une dernière tentative désespérée de virement de bord, Lou se jeta en dehors du bateau, lâchant complètement les voiles, et fut suivit par Emmy, le bateau tomba sur son flanc. Alexa fut choquée. Elle avait vu la scène se passer au ralenti. Elle qui tenait la barre, les jambes emmêlées dans les cordes et élastiques du trampoline, elle essaya de sauter, mais c’était trop tard, le bateau était renversé. Elle savait qu’elle était sous l’eau et qu’elle avait peu de temps avant de perdre conscience. Elle voyait déjà flou mais elle jura voir de sombres et luisantes formes autour d’elle. Le mât qui supportait la grand-voile s’écrasa de toute sa force sur son front, les cordages se nouèrent autour de son corps, elle se démenait. Il ne restait que quelques nœuds et liens qui la retenaient lorsqu’elle entendit le fracas du mât qui se heurte et se brise aux rochers. Elle savait qu’elle allait les heurter aussi, et que le choc la ferait très sûrement perdre connaissance, à peine sentit-elle le bloc solide qu’elle sombra en un doux rêve.

            Il faisait tout noir, elle n’avait pas mal, il faisait chaud, c’est presque amusant de se trouver ainsi seule avec son esprit, prisonnière de son corps et de la situation. Mais lorsqu’elle se réveilla, elle le regretta amèrement, les sens la percutèrent : le froid, la faim, la douleur, la peur. Elle avait encore la tête sous l’eau, elle se redressa de toute sa taille pour chercher désespérément la surface qui lui livrerait l’oxygène vital à son corps, à sa survie et lorsqu’elle y arriva, elle senti le monde s’écrouler. Ses poumons, se vidant progressivement de leur eau, et se remplissant d’air, la brûlaient, et c’était vraiment comme une renaissance. Alexa poussa son premier cri, les cris de la vie qui se bat pour exister, envers et contre tout.

          Elle scruta son environnement mais n’y trouva personne sauf elle-même et quelques dizaines de mètres plus bas, la carcasse qui l’entraînait dans sa chute, cependant elle était assez loin des roches pour ne pas les atteindre une seconde fois. Alexa avait peur au début, peur des animaux sous ces eaux qui se calmaient : phoques, méduses, requins, baleines, monstres marins qui sait, ces mêmes monstres qu’elle avait cru apercevoir, peur que ses conditions n’empirent, elle avait peur d’être perdue. Mais elle était à une dizaine de mètres à présent et son bateau devait sombrer lentement l’entrainant avec lui. Oui, c’était cela son histoire. Mais où étaient passé les autres, pourquoi ne l’ont- elles pas aidée, qui ou quoi les avait entrainé dans cette situation si peu probable ? Mais surtout pourquoi elle ? La jeune fille attendait à présent, calme, oui, elle attendait sa fin, la fin. Une fin célèbre et triste, elle pensa à ses parents qui l’avaient inscrite à ce fichu stage de catamaran et qui seraient dévastés s’ils la retrouvaient morte. Non, ce n’est pas possible ! Ses larmes lui réchauffaient les joues en coulant et se mêlaient à l’eau salée de la mer. Elle avait essayé de se tortiller dans tous les sens, d’observer ses liens, de les ronger, de les défaire, de les tailler par la friction en se rapprochant des pics. Elle ne pouvait même pas se mettre au sec sur ces maudits rochers. Elle voyait que la marée augmentait, bientôt elle ne pourrait plus respirer, sa tête serait sous l’eau et elle mourait, noyée.

           Quand on trouvera enfin sa dépouille, il ne lui restera que le souvenir qu’avaient les autres d’elle : une jeune fille timide et gentille, de petite taille et qui avait cette beauté de l’est comme on dit, et le secret qui enveloppe sa mort. La marée monte, elle sent le clapotis des vagues qui se renforce et lui arrive jusqu’aux coins des yeux; les cordes qui l’enserrent la tirent vers les profondeurs, son gilet de sauvetage la maintient à la surface. Elle contemple le ciel une dernière fois, les oiseaux de mer l’entourent déjà, ils sentent eux aussi la mort arriver. Alexa avait peur, peur de la fin. Au moment de fermer les yeux et de dire adieu au monde, elle entend des cris qui l’appellent, ils crient son nom au loin. Elle perçoit des lumières et des bruits de moteurs, elle entend aussi les voix d’Emmy et de Lou, elles ont donc survécu et l’ont laissée toute seule pour chercher de l’aide ! Les vagues ne lui laissaient que la pointe du nez et les lèvres dehors. Elle se sentait trahie, énervée, délivrée et heureuse. Mais il fallait encore qu’ils la trouvent. De toutes ses dernières forces, Alexa prit sa dernière bouffée d’air et hurla son message, celui qu’elle croyait son dernier : « Je suis là ! ». Puis à la place de l’air entra l’eau de mer, cette eau salée avec laquelle la fille adorait jouer enfant. Elle était salée et avait le goût de la défaite, de sa défaite, du sang, de son sang et de la fin, de sa fin. Elle sentait l’eau entrer dans ses poumons et dans tous ses orifices, oreilles, nez, yeux. Elle s’accrocha à cette dernière bouffée d’air comme si c’était sa seule chance, ce qui était le cas. Elle ouvrit une dernière fois les yeux et elle vit une sirène, oui une vraie sirène, queue de poisson, visage d’ange et serres d’aigle. Elle lui sourit et coupa ses liens au bateau, Alexa fut sidérée, elle observa ses alentours pendant qu’elle se libérait des derniers liens, lorsqu’elle tourna la tête vers la créature, elle disparut.

              Elle ne savait pas si c’était une illusion mais elle n’eut pas le temps ni la force d’y réfléchir bien longtemps, elle allait s’évanouir encore et cette fois définitivement quand des bras puissants la soulevèrent à la surface. Elle respira. Elle consomma l’air comme la plus délicieuse des victuailles. Puis lorsqu’elle ouvrit les yeux, les sauveteurs la tenaient dans leurs bras, lui donnèrent à boire et à manger, des couvertures. Emmy, Lou, leur moniteur et ses sauveurs lui posèrent des questions. Combien de temps était-elle restée ainsi, pourquoi n’avait-elle pas sauté, pourquoi ses liens étaient défaits, pourquoi et comment s’étaient- elles retrouvées ici, des questions auxquelles Alexa n’avait pas de réponse. On la porta sur la terre ferme, elle n’avait pas la force de bouger. Beaucoup la croyait folle et pensait que c’était elle qui avait emmené le bateau au large. Si elle avait pu, elle aurait pleuré de joie, mais un événement la perturbait  encore : ses liens et cette sirène. Existe-elle vraiment ? A-t-elle juste halluciné? Alexa ne le saura jamais et lorsqu’elle touchera la terre, sa terre, lorsqu’elle rentrera chez elle, lorsqu’elle mourra, elle se rappellera de cette sirène, de cette journée, de ce cri. A présent elle se sent étrange, comme si la terre n’était plus faite pour elle, et la mer l’appelait, elle avait une voix, un corps, un visage, celui de la créature. Après tout, elle était devenue elle-même une sorte de sirène.

               Quelques années plus tard, elle reprit le catamaran et décida d’inspecter les fonds marins avec sa famille. Ils eurent la plus grande surprise de leur vie lorsqu’ils découvrirent avec ses amies Emmy et Lou qui étaient devenues toutes deux archéologues, des centaines de pièces d’or jonchant le fond, recouvertes de vase et éparpillées dans les algues. Les pièces d’or étaient restées invisibles longtemps après le naufrage du navire qui devait les transporter. Ainsi Alexa avait fait fortune par la mer : elle était rescapé d’un naufrage et avait trouvé un immense trésor datant des prémices de l’Humanité. En cherchant plus précisément ce coin perdu de la mer, elle trouva même une inscription très ancienne. Selon les historiens, la mystérieuse gravure racontait le mythe de la sirène. Le trésor trouvé devint un des plus connus et convoité, ultime artéfact, témoin de la présence de l’Homme ainsi que de son lien avec la mer même avant le Néolithiques. Non loin de là, on y trouva les restes d’un temple et d’une cité : c’était l’Atlantide.

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Élise BOGEL

Une bulle de rêve

 

 

 

Bretagne, septembre 1999

 

Noha courait le long du port, frissonnant dans son ciré jaune. Les mèches rousses qui s'échappaient de sa capuche frisaient à cause de la pluie, et ses chaussettes se transformaient en véritables éponges. Le paysage était terne, la mer et le ciel s'assemblaient pour former un tableau grisâtre qui était clairement déprimant. Il n’y avait personne sur le port, hormis quelques pêcheurs assis sur le rebord en pierre, les pieds ballants dans le vide, les yeux rivés sur la mer.

Malgré cela, Noha souriait. Du haut de ses 8 ans, elle respirait la joie de vivre en toutes circonstances. Elle aimait la mer : l'odeur du poisson omniprésente, le bruit des vagues qui se fracassent contre les rochers, les cris des mouettes et les bateaux à voiles. Et par-dessus tout, sauter dans les flaques à pieds joints.

 

├ Quand je serai grande, je serai pêcheuse ! annonça-t-elle, solennellement.

├ Ne voulais-tu pas être capitaine de bateau hier ?

 

La petite fille leva les yeux au ciel à la taquinerie de sa mère, et se remit à courir de plus belle sur les pavés glissants du port. Noha vivait ici depuis toujours, ainsi, elle avait connu toutes les saisons qui modifiaient la Bretagne qu’elle aimait tant. Et l’automne avait toujours été sa préférée.

 

Splash fit le seau d’eau en se renversant après que Noha l'eut heurté avec son pied.

 

├ Noha ! Pardonnez-la monsieur !  S’excusa sa mère auprès du vieux pêcheur qui ramassa le poisson qui gisait sur le sol.

Oh mais c’est rien ma p’tite dame ! Est-ce que tu aimes la mer petite fille ?

├ Bien sûr ! Quand je serai grande, je serai pêcheuse !

├ Oh ! Et bien en voilà une belle idée de métier. Et ça lui plairait à cette Noha de monter sur mon bateau ? proposa le vieil homme, en voyant l'enthousiasme de la petite fille.

├ Oui ! s’exclama-t-elle, ravie, en suivant le pêcheur qui avait ramassé son matériel.

├ Moi c’est José, se présenta l’homme.

 

Il avait le visage ridé, recouvert en partie par une barbe blanche, les lèvres charnues et de tout petits yeux bleus qui rappelaient la mer. Il était vêtu d’un immense parka noir qui le couvrait de la tête aux pieds et il semblait flotter dans ses immenses bottes vertes. Le duo se dirigea vers un bateau, sous l'œil curieux de la mère.

 

├ Je peux naviguer ? demanda la petite fille.

├ Oh mais bien sûr ! Tu as une âme de capitaine, cela se voit ! ria José.

 

Noha, haute comme trois pommes, ne parvenait pas à atteindre le gouvernail. Alors José alla chercher un seau qu’il retourna, et la petite fille monta dessus.

 

├ À l’abordage ! cria-t-elle

 

Elle avait le visage heureux d’un enfant qui s’amuse : deux demi-lunes creusées sur les joues, les yeux rieurs et la bouche entrouverte d’un sourire. Le bateau démarra, et José se mit derrière la petite fille pour l’aider à naviguer le bateau pour quitter le port. Elle agita la main à l’adresse de sa mère qui était assise sur un banc, qui lui répondit d’un signe de la main, et ne devint bientôt qu’un petit point noir à l’horizon.

 

Les mains de Noha devinrent bleues par le froid, alors José posa ses grosses mains sur celles de la petite fille qui grelottait. Mais bientôt, la pluie laissa place au soleil.

 

├ Regarde, un arc-en- ciel ! s’exclama-t-elle en désignant le ciel. José, es-tu déjà allé au pied d’un arc- en- ciel ?

├ Oh non, je n’ai jamais réussi, et toi ?

├ Oui !

├ Et qu’as-tu trouvé ?

├ L’univers, dit-elle dans un murmure à peine audible

 

Et José regarda devant lui. Aujourd’hui, la mer qu'il connaissait si bien lui parut infinie. Il se demandait comment on pouvait trouver l’univers au pied d’un arc-en-ciel. Noha est une enfant, se dit-il. Les enfants ont le pouvoir de transformer l'obscurité en lumière.

 

├ Quand je serai grande, je serai capitaine ! annonça Noha, solennellement.

 

Cette phrase replongea José dans son enfance. Une enfance noyée dans la Seconde Guerre mondiale. Noha lui rappelait une de ses camarades de classe, une petite rousse qui n’était jamais revenue. On leur avait dit qu’elle était partie dans une maison, très loin d’ici, où elle n’entendit plus jamais parler de la guerre. José se souvenait avoir inventé un tas d’histoires sur cette petite fille dont il avait oublié le prénom. À travers ses rêves, elle continuait d’exister.  Il sentit ses yeux s’embuer, ce qui n'échappa pas à la petite Noha.

 

├ Tu pleures José ?

├ Oh non, ne t’inquiète pas. Je rêve, ce n’est pas réel.

 

Noha souriait à travers la fenêtre de sa chambre. Elle comprenait parfaitement les paroles de José. C’était une enfant bulle qui passait ses journées à observer le port, les passants quotidiens, les pêcheurs et leurs habitudes, les bateaux qui arrivaient et repartaient, les enfants qui sautaient à la corde en riant. Noha n’était jamais sortie, allergique au monde extérieur, sa fenêtre formait son unique univers. Elle s’inventait des aventures qui lui paraissaient si réelles qu'elle les vivait. À défaut d’en avoir, elle s’inventait des amis si beaux qu’elle les aimait du plus profond de son cœur. José, le pêcheur et matelot, représentait tout ce qu’elle aurait voulu devenir : une simple pêcheuse bretonne joyeuse sous la pluie, qui aimait les gens, et les emmenait naviguer jusqu’au bout du monde. Peut-être même jusqu'au pied des arcs-en-ciel. Sa maladie avait beau la contraindre à rester chez elle pour toujours, ce qu’elle ne pourrait en revanche jamais lui enlever, c’était de rêver.