CONCOURS DE NOUVELLES DU CERCLE DE LAMER DE LORIENT

TEXTES PRIMES AU CONCOURS 2019

Alice NORBLIN

Retour de campagne

 

Quiriou descendit la passerelle au pas de course, pressé qu'il était de retrouver la terre ferme. En posant le pied sur les pierres de la jetée, il fut saisi d'un vertige. Était-ce le mal de terre après ces six mois passés en mer ? Ou bien plutôt l'excitation de retrouver les siens dans quelques heures ? De retrouver Jeanne ?

 

Quand il était parti à la fin février, l'hiver, rude, se prolongeait et il avait fallu faire attention au verglas sur toute la route depuis le Runigo. Mais en cette fin septembre, sur ce quai de Paimpol, le granit était sec et le chemin du retour s'annonçait ensoleillé.

Sans un regard pour la goélette sur laquelle il venait de traverser deux fois l'Atlantique, Quiriou prit la route de Tréguier.

« Ma Doué !, se dit-il en regardant le soleil qui lui faisait face, il est déjà bien tard... »

Il espérait pouvoir rejoindre Trédarzec, à trois lieues, avant la nuit. Là, son oncle le recteur pourrait l'héberger. Sinon, il faudrait trouver à dormir dans quelque étable.

 

La nuit tombait vite et c'était nouvelle lune. Quiriou pressait le pas tant qu'il pouvait mais le vertige revenait parfois et, arrivé à Crec'h Choupot, il s'arrêta. Il ne lui restait qu'une demie-lieue à parcourir jusque chez son oncle mais fourbu et n'y voyant goutte, il se ménagea un trou dans les ajoncs d'un talus et s'endormit.

 

Le soleil n'était pas levé quand Quiriou s'éveilla.

« Qu'à cela ne tienne, pensa-t-il en remettant son chupenn, je serai plus tôt arrivé. » Il ramassa son penn-baz et son baluchon et reprit son chemin vers Trébeurden.

 

En arrivant au Jaudy, il eut bien du mal à prendre le bac du Canada. C'était jour de marché à Tréguier et le canot était plein à craquer de bétail, de carrioles débordant de légumes, de vieilles femmes portant des paniers remplis d’œufs et de poules. Dans la cohue, il se glissa au milieu de cette basse-cour ambulante et trouva place à l'avant du bateau sans même s'être acquitté du passage.

Sitôt le bac accosté, Quiriou sauta à terre et poursuivit sa route. Il coupa à travers champs pour éviter d'être retardé en ville. Il n'avait qu'une idée en tête : couvrir au plus vite les six lieues qui le séparaient de Jeanne.

 

Le long du chemin, Quiriou se réjouissait de retrouver les landes de genêts, les chemins creux, la fraîcheur des fougères et l'acidité des prunelles qu'il cueillait en marchant. Le mal de terre avait cessé et il songea que c'était peut-être plutôt là qu'était sa vie : à terre.

Il n'était pas le premier marin de la famille mais ses parents n'avaient pas été très heureux de le voir partir. Son père, tailleur de pierres, avait perdu le sien en mer quand il n'avait pas sept ans. Deux de ses oncles avaient suivi quelques années plus tard. Du côté de sa mère, on était cultivateur, parfois goémonier, mais on ne s'éloignait jamais de la terre ferme. Tous redoutaient la mer et la côtoyaient par force : les embruns et le sel n'étaient pas bons pour les cultures et trop nombreux étaient ceux qui n'en étaient pas revenus. Tous aussi se souvenaient du raz-de-marée de 1836, des rescapés de Molène et des naufrages, bien trop fréquents.

 

Quand Quiriou s'était trouvé une place sur un flambart, sa mère s'était fâchée. Elle qui avait perdu six de ses neuf enfants durant l'épidémie de 32 ne voulait pas perdre le seul fils qui lui restait. Après quelque temps, voyant qu'il rentrait tous les soirs, elle s'était fait une raison. Et puis Anne, la cadette, travaillait à la conserverie de Bihit alors il fallait bien que la sardine arrivât de quelque part.

Il se remémora alors le jour où il avait annoncé à ses parents qu'il partait pour Terre-Neuve. Les pleurs de sa mère et le mutisme de son père, son regard glacial qui l'avait poursuivi pendant les quelques jours qui le séparaient du grand départ.

Puis il pensa à la campagne : le froid, le vent, la pluie, les mains crevassées et les doigts blessés par le chanvre humide, par les hameçons, par les échardes. Il repensa à ce gamin d'à peine douze ans, de Trémel ou de Plougras, qui était gravier et qu'une vague scélérate était venue happer un jour, et que personne n'avait daigné rechercher. Il repensa aussi à Guillaume dit Pen Ru, ce rouquin de Plougrescant, passé par-dessus bord devant Saint-Pierre un jour de tempête. Et à cet autre dont il ne savait plus le nom, mort de pneumonie aux premiers beaux jours d'été. Et à tous les autres qui étaient morts pendant la campagne, qui de maladie, qui par noyade. Lui avait eu la chance de bien s'en être sorti et d'avoir gardé la santé.

Curieusement, il ne se souvenait pas vraiment des deux traversées.

« Je devais être trop malade à l'aller et trop occupé à penser à Jeanne au retour », se dit-il en riant.

Mais il savait que ce serait sa première et dernière campagne. Tous ceux-là, qui étaient morts ou qui allaient y retourner, n'avaient guère le choix. Ils venaient des coins les plus pauvres de Bretagne. Alors que lui, il venait d'un pays où poussent les légumes et le froment, où l'on extrait les pierres qui font les beaux monuments à Rennes ou à Paris, où l'on peut pêcher à la journée et rentrer chez soi le soir. Non, sa décision était prise : il resterait à Trébeurden désormais, aux côtés de Jeanne et de leurs futurs enfants.

 

Une fois à Barnabanec, Quiriou se rendit compte qu'il n'avait pas croisé grand monde sur la route. C'était pourtant un chemin assez fréquenté et il aurait dû y rencontrer de ses connaissances. Peut-être y avait-il une noce alentour. On était samedi, après tout.

Justement, au détour du chemin, il aperçut l'immanquable silhouette de Le Sec'h. En voilà un qui portait mal son nom : rond et joufflu comme un chérubin et jovial comme un loustic de régiment. Quiriou fit de grands gestes de la main mais Le Sec'h ne sembla pas le voir. Se souvenant qu'il avait le soleil dans le dos, le jeune marin se dit que l'autre ne l'avait sûrement pas reconnu dans le contre-jour. Il faut dire aussi que six mois en mer, même quand on a 21 ans, ça doit vous changer un peu.

 

Quiriou poursuivit sa route en se hâtant un peu plus à chaque pas : il lui restait à peine deux lieues à parcourir. À Penvern, il fit un détour pour s'arrêter à la chapelle : c'est là que Jeanne et lui se marieraient dans quelques semaines. Il y remercia la Vierge d'avoir veillé sur lui durant son voyage et resta un moment à contempler les ex-voto des autres terre-neuvas et islandais qui, depuis des siècles, demandaient à Notre-Dame de les protéger.

 

Lorsqu'il arriva au bas de Kerario, en Trébeurden, il ne put s'empêcher de descendre sur la grève, son terrain de jeux. La mer descendait et on commençait à deviner la chaussée qui menait à l'Île Grande. Il retira ses sabots et s'amusa à déterrer les coques comme le faisait autrefois son oncle : avec le gros orteil. Il respira longuement l'air chargé d'iode et de relents de goémon. Puis il pensa à Jeanne, courut en haut de la grève et remit ses sabots pour entamer la courte mais raide montée vers la maison familiale, au Runigo.

 

Quand il fut à une centaine de pas de chez lui, Quiriou vit un attroupement devant la maison de ses parents. Des gens en habits : il y avait là la plupart des voisins, Monsieur le Maire et Monsieur le Recteur. Quiriou se demanda qui était mort car cela ressemblait fort à une veillée. Continuant à gravir la côte, il vit Jeanne assise sur le banc de granit qui longeait la maison des C'hoariec. Elle était en pleurs et tenait dans ses mains une feuille de papier. Quiriou s'élança vers elle et en quelques pas fut à ses pieds. Jeanne leva la tête et son visage refléta instantanément l'effroi le plus intense. Elle se mit à hurler et, lâchant le papier, courut en direction des voisins et notables assemblés plus haut devant la maison.

Interdit, Quiriou se saisit du document :


         Monsieur le Maire de Trébeurden,

         Le nommé Quiriou Brigant, habitant votre commune, est disparu en mer le 26 août 1841 au large de Terre-Neuve. Comprenant qu'une si triste nouvelle ne peut être annoncée brutalement à sa famille, je viens vous prier d'avoir l'obligeance de le faire vous-même.

         Veuillez agréer, Monsieur le Maire, mes sincères salutations.

                                                                                Le Capitaine

                                                                                T. Le Guéric

 

Il se dit que les âmes en peine, l'Anaon, sont condamnées à errer en pénitence jusqu'à la fin des temps. C'est désormais le sort de Quiriou Le Brigant, disparu en mer à 21 ans. L'Ankou lui aura laissé la chance de revenir une dernière fois dans son pays, là où il est né, là où il a vécu, là où il aurait dû vivre et là où il aurait dû mourir. De fouler sa terre, de respirer son air et de manger ses fruits. D'y trouver abri, réconfort et jouissance. Son corps perdu quelque part au large de Terre-Neuve, Quiriou est revenu chez lui et n'en partira plus.

Florence RIVIERE

 

Une fenêtre sur l’âme...

 

Il était là, tous les jours, sur le balcon, installé dans un grand fauteuil en osier - sans doute quelque marin au repos ayant bourlingué sur toutes les mers du globe -. De haute stature, de port altier, barbe blanche et cheveux au vent, coiffé d’une casquette de « capitaine » bien vissée sur le haut du crâne, il contemplait la mer.

Ayant quitté un jour mon bureau parisien dans lequel s’affairaient simultanément cinquante-sept personnes - open space disait-on -, pour cette petite entreprise familiale située dans la ville où j’avais passé mon enfance et où je ne partageais plus mon bureau qu’avec deux autres personnes, ma vie avait pris une autre tournure. J’avais la chance de me rendre à mon travail à pied : plus de transports surchargés et toujours en retard. Et comble du luxe, j’avais le choix de l’itinéraire qui me faisait, dans tous les cas, passer près de la mer. C’est ainsi qu’au fil du temps, je pris le même chemin chaque jour, intriguée par ce personnage hors du commun qui contemplait la mer, imperturbable, les yeux rivés sur ce spectacle grandiose que lui offrait l’océan.

De son balcon, la vue était magnifique. Il surplombait la baie qui s’étendait sur plus de cinq kilomètres en un arrondi parfait. Il permettait d’apercevoir les îles au large en ombres chinoises, le sillon que laissaient les bateaux en partance, le ballet incessant des oiseaux de mer et surtout cette étendue aux couleurs incroyables dans laquelle se reflétait le ciel. Quelle merveille de jouir de ce spectacle au quotidien et de laisser vagabonder son imagination et ses pensées au rythme de la marée !

Un jour, sans savoir pourquoi, je décidais d’adresser la parole à cet homme énigmatique, dont le regard se perdait à l’horizon. Demain, je le ferai. Ce soir-là, je ne regardais pas la télévision et n’écoutais pas non plus de musique comme à mon habitude. Mon esprit était accaparé par ce « moment », celui où enfin j’oserais lui parler. Que lui dirai-je, d’ailleurs ? En allant me coucher, j’y songeais encore. Je me rendis compte que ce « 1er rendez-vous » prenait pour moi une importance incroyable. Pourquoi, je ne le savais pas vraiment ? Sans le connaître, j’avais l’impression que cet homme portait en lui des secrets qu’il allait me communiquer, me permettant ainsi d’accéder à cette « sagesse » à laquelle j’aspirais depuis quelques années. J’avais hâte de lui parler.

Le lendemain matin, je me levai avec cette idée en tête sans pouvoir penser à autre chose. Je partis plus tôt que d’habitude pour avoir un peu de temps supplémentaire, au cas où notre conversation durerait, et pour ne pas arriver en retard à mon travail. Je le vis de loin, à la place habituelle, bien campé dans son imposant fauteuil, à scruter la mer si belle ce matin-là. Arrivée près de la maison, je me décidai.

« Bonjour, elle est belle ce matin, n’est-ce pas ? ». Les mots sortirent de ma bouche sans que je ne m’en rende compte et je fus immédiatement déçue par la platitude de mes propos.

Pourtant, il se leva, vint s’accouder au balcon et me répondit :

« Ah bonjour, comment allez-vous ? Oui, elle est superbe ce matin, avec ses reflets bleu-vert  irisés, on dirait de la soie, celle que l’on nomme shantung. Vous connaissez ce tissu ? Je l’ai découvert lors d’un de mes voyages en Chine. Des étoffes aux reflets changeants et aux couleurs merveilleuses, j’en ai vu là-bas ! »

« C’est vrai, dis-je, je n’y avais pas pensé mais c’est tout à fait cela. En Chine… Ainsi, vous avez navigué si loin ? »

« Oui, très loin, toujours plus loin… », répondit-il. En disant cela, son regard se perdait dans l’immensité de la mer. Je sentis qu’il ne fallait rien rajouter. Il fallait que je parte. Il était ailleurs, très loin sans doute. Pendant toute la journée, je repensai à notre échange et laissai aller mon imagination à ce que je connaissais de ces contrées lointaines évoquées.

 

Le lendemain matin, il était là, au même endroit. Il avait plu et le temps était couvert. D’épaisses nuées obscurcissaient le ciel donnant à la mer une couleur sombre indéfinissable. La même phrase que la veille sortit de ma bouche à laquelle il répondit :

« Ah, c’est vous ? Bonjour ! Oui, elle est superbe ce matin, cette couleur gris foncé et ces mouvements circulaires, on dirait une coulée de basalte solidifiée après une éruption de grande violence. Vous connaissez cela ? Je l’ai découvert lors d’un de mes voyages à Hawaï, lors d’un accès de fureur du volcan Kilaue. Des étendues aux reflets changeants et aux couleurs étranges, j’en ai vu là-bas ! »

« C’est vrai, dis-je, je n’y avais pas pensé mais c’est tout à fait cela. A Hawaï… Ainsi, vous avez navigué si loin ? »

« Oui, très loin, toujours plus loin… », répondit-il. En disant cela, son regard se perdait dans l’immensité de la mer. Exactement comme la veille, je sentis qu’il ne fallait rien rajouter, qu’il fallait que je parte, car il était ailleurs, très loin sans doute. Et de la même façon, plusieurs fois dans la journée, je repensai à notre échange et laissai aller mon imagination à ce que je connaissais de ces contrées lointaines évoquées. Cela me parlait bien plus que la Chine, ayant été fascinée dès mon plus jeune âge par les caprices de la terre.

 

Quelques jours plus tard…

La mer était démontée, elle tourbillonnait avec un bruit assourdissant digne des batucadas qui accompagnent les danseurs de carnaval parés de leurs plus beaux atours. Des gerbes d’écume se fracassaient sur le muret qui bordait le littoral. C’était un spectacle éclatant de violence. Il était là, à son poste, telle une vigie attentive.

 

« Bonjour, dis-je, quel spectacle ce matin : un véritable « son et lumière » ! »

 

S’avançant plus près que les autres fois, il me répondit :

« Qu’elle est belle lorsqu’elle est colère projetant ces gerbes d’écume d’une blancheur surnaturelle ! On dirait des coulées de neige, ou encore les parois de ces glaciers polaires si impressionnants par leur verticalité !

Vous connaissez cela ? Je l’ai découvert lors d’un de mes voyages, en Patagonie, accompagnant une mission scientifique. Des étendues glacées aux reflets changeants et à la transparence irréelle, j’en ai vu là-bas ! »

« En effet, dis-je, c’est l’image qui m’est venue à l’esprit ce matin aussi : l’Argentine, le Chili... Ainsi, vous avez navigué si loin ? »

 « Oui, très loin, toujours plus loin… », répondit-il, aux confins de la terre, au bout du monde et ce fut mon ultime voyage ».

Il se tût. Je ne rajoutai rien ayant perçu toute l’émotion contenue dans cette dernière phrase prononcée avec tant d’intensité. Et comme les autres fois, je partis, le laissant à sa douloureuse rêverie. Aucun doute, il était ailleurs, très loin, trop loin.

Ayant pris quelques jours de vacances pour rendre visite à ma famille, je fus quelques jours à ne pas emprunter cet itinéraire qui était devenu pour moi essentiel. Ces quelques phrases échangées avec cet homme dont je ne savais rien d’autre que les quelques secrets qu’il m’avait livrés au hasard de nos conversations me manquaient cruellement. Un soir, laissant aller mon imagination loin, très loin, toujours plus loin, je me demandai pour quelles raisons « Mon Capitaine », comme je l’appelai désormais, ne prenait plus la mer. J’élaborai maintes hypothèses, des plus folles aux plus pragmatiques, des plus romantiques aux plus rationnelles. Amusée, je l’imaginai retenu à terre pour l’amour d’une jolie femme qui, elle, n’aurait pas eu « le pied marin », ou bien, plus tristement, à cause de la perte de son navire lors d’un terrible naufrage.

Ce jour-là, - dernier jour de mes congés - ayant quelques courses à faire, je sortis pour me rendre en ville en passant par le quai. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine et je crus défaillir lorsque je le vis. C’était bien lui : de haute stature, de port altier, barbe blanche et cheveux au vent, coiffé d’une casquette de « capitaine » bien vissée sur le haut du crâne. Il tenait dans une main une canne blanche et dans l’autre le harnais du chien qui remplaçait « ses yeux ». J’avais la réponse à ma question : il était aveugle.

Fallait-il qu’il l’aime - « la mer » - pour la décrire comme il l’avait fait avec une si grande justesse sans la voir réellement ! Combien son amour pour elle devait être intense pour continuer à vivre à ses côtés, dans ce port, immobile, à terre, sans ressentir autrement qu’en mémoire, des sentiments et des émotions …

A ce moment, une paix intérieure m’emplit. Je sus que les errances qui avaient ponctué ma vie étaient terminées. Que j’avais trouvé les réponses aux questions qui me hantaient depuis des années. Que ma place, mon port d’attache, était ici, aux côtés de MON Capitaine, qui avait ouvert une si jolie fenêtre sur mon âme en me faisant comprendre que la beauté est accessible à qui décide de voir avec son cœur.

Camille DORNIER

Haïku de pêcheur

 

La chambre était plongée dans l’obscurité la plus totale. Une douce quiétude régnait lorsque résonna le bruit infernal du réveil. Quentin reprenait progressivement ses esprits. Il tâtonna pour trouver l’engin du diable, maugréa et tapa d’un coup sec de la main sur le bouton off. Ses automatismes revenaient rapidement.

La première gorgée de café acheva de lui redonner vie. Il était dans sa modeste cuisine, assis près de la table ronde qui occupait la plus grande partie de l’espace. Une ampoule pendait mollement au-dessus de la nappe cirée à carreaux jaunes et bleus. Elle dispensait une lumière blafarde qui ne mettait en valeur ni les vieux meubles de rangements ni le visage à demi endormi de Quentin. Il avait des traits grossiers, comme s’ils avaient été taillés à la hache, mais ses yeux bleus, vifs et sincères, donnaient à son visage une douce beauté.

Il faisait encore nuit quand il sortit dans la rue, emmitouflé dans son gros pull en laine grise et son imperméable. Il franchit les quelques mètres qui séparaient son immeuble du parking où était stationnée sa voiture. L’habitacle était presque aussi frais que l’air extérieur. Quentin alluma le moteur avec empressement. Les rues du quartier Saint Nicolas de Granville étaient encore désertes, seules quelques voitures passaient par ci par là. Quentin éprouvait de l’affection pour ces voitures qui lui tenaient compagnie sur son trajet journalier vers le port. Ces conducteurs et lui avaient en commun de se lever à l’aube, ce qui lui faisait sentir qu’ils appartenaient à une même communauté. Ils connaissaient eux aussi ce froid matinal qui mettait tous les sens en alerte dès le seuil de la porte franchi. Ils connaissaient ce ciel de fin de nuit, qui tirait sur le bleu et se transformait tout doucement en lumière rose orangée. Ils connaissaient cette sensation étrange d’être en décalage avec le commun des mortels. Cette sensation, Quentin la trouvait agréable car il avait l’impression de commencer toutes ses journées avec un coup d’avance.

Quentin songea à sa fille de quatorze ans, Clara, qui ne se levait jamais avant midi durant les weekends. Ils s’étaient disputés la veille. Clara avait menacé de quitter la maison pour rejoindre sa mère. Il s’était emporté et avait lancé un sournois « Retrouve-là donc ta mère si tu peux, même moi j’y suis pas arrivé ». Clara avait éclaté en sanglots et s’était enfermée dans sa chambre. Quentin avait alors fixé du regard la porte de la chambre de sa fille, les bras ballants, étourdi par sa propre stupidité.

La vue du port de pêche de Granville procura à Quentin une sensation d’apaisement. Mon fief, ma seconde maison, mon bureau, tels étaient les termes qu’il employait parfois pour désigner cet endroit. Il fréquentait le port depuis toujours, même enfant lorsqu’il accueillait son père de retour de la pêche. La nuit avait déjà perdu de son obscurité et on pouvait distinguer sans peine les contours de la mer haute qui venait doucement cogner contre les digues. Les chalutiers et les bulotiers étaient amarrés en file indienne le long du quai. On distinguait déjà des formes humaines qui s’affairaient pour préparer la pêche du jour. L’odeur salée de la mer se mêlait aux effluves de poisson.

Quentin enfila à la hâte sa salopette jaune cirée. Il rejoint ses deux frères, Théo et Victor, qui étaient déjà en train de préparer les appâts pour les casiers à bulots. Ils finirent de préparer les appâts puis chargèrent le matériel sur le « Annie III », avant de prendre le large. La journée était belle, un ciel presque sans nuage, bienveillant, surplombait le bulotier.

A soulever les lourds casiers pour collecter les bulots, faire le tri entre ceux de taille conforme et les autres, remplir à nouveau les casiers de crabe et de poisson, Quentin en oubliait progressivement ce poids qui lui pesait sur le cœur. Ces journées de pêche lui procuraient une sensation d’apaisement qu’il ne ressentait nulle part ailleurs.

Ce n’est qu’une fois revenu à sa voiture garée sur le port, après plus de huit heures de pêche, que cette pierre revenait prendre sa place dans le thorax de Quentin. Cela commençait par un gravillon qui s’immisçait dans le cœur pour finalement devenir un bloc de granit indélogeable.

Quentin repensa à la dispute de la veille avec sa fille. Au fil des années, un gouffre s’était creusé entre Clara et lui. Ils s’étaient retrouvés seuls du jour au lendemain. Sa femme, la mère de Clara, partie sans laisser de trace. Quentin et Clara étaient faits de ce même bois normand peu enclin à l’effusion émotionnelle. La tristesse, la douleur, était comme une mouche que l’on chasse d’un revers de la main. Il fallait continuer, se concentrer sur le quotidien, ignorer l’obscurité. Dévier de cette routine était dangereux, l’oisiveté amenait son lot de pensées noires. Quentin mettait un point d’honneur à se tenir occupé du matin au soir. Entre la pêche, la cuisine, les menues réparations, Quentin ne s’accordait que peu de temps libre. Il fallait tout de même affronter ces longues nuits durant lesquelles tant de questions le taraudaient. Ces nuits étaient souvent sans sommeil.

Malgré tout, Clara avait fait sa vie, en parallèle de la sienne.  Elle vivait sur une planète différente où les téléphones portables étaient une prolongation presque naturelle de la main. Elle avait développé depuis quelque temps une passion pour la photographie qu’elle satisfaisait avidement en suivant des photographes sur Instagram. Quentin aurait préféré qu’elle prenne l’air, qu’elle passe plus de temps avec ses amis. Se perdre dans cette passion solitaire ne lui paraissait nullement salutaire pour une adolescente de quatorze ans. La veille au soir, c’était une requête folle de Clara qui avait provoqué la dispute. Elle souhaitait aller voir à Paris l’exposition de son artiste préférée, une photographe qui accompagnait ses clichés de phrases pseudo-poétiques à la noix. Un haïku qu’elle appelle ça, se remémora Quentin. « T’es pas bien de vouloir gaspiller ton argent !» s’était-il exclamé. 

***

-Clara, appela Quentin en rentrant chez lui avec deux cartons de pizza dans les bras. Il reçut en réponse un grognement antipathique provenant du premier étage. Il déposa dans la cuisine les boîtes qui embaumèrent les lieux d’un fumet délicieux. Son estomac émit un gargouillement de panique tandis qu’il gravissait péniblement l’escalier qui menait à la chambre de sa fille. Il toqua vigoureusement à sa porte, Clara lui dit d’une voix hargneuse qu’il pouvait entrer. Il lui expliqua qu’il avait acheté « ses deux préférées » du pizzaiolo de la place de l’Agora. Clara comprit qu’il souhaitait faire la paix.

Ils étaient assis dans le salon pour déguster leur dîner. Quentin lâcha d’une voix hésitante : « Ecoute Clara, j’suis désolé pour hier, j’aurais pas dû dire ça... ». Il ajouta rapidement « m’enfin quelle idée cette histoire de salon à Paris ?! ».

Clara lui adressa un regard mi-tendre mi-noir à travers sa longue frange brune effilée.

-Tu peux pas comprendre, tu sais même pas ce que c’est qu’un haïku, asséna-t-elle sans agressivité, seulement avec lassitude. Mais peut-être que tu comprendrais mieux si t’essayais d’en faire.

Quentin éclata de rire à cette idée. Lui, écrire de la poésie !

-Tu pourrais prendre une photo chaque jour, continua-t-elle, et l’accompagner de trois phrases. Trois phrases qui refléteraient tes émotions du moment. Et tu me les enverrais. Et peut-être que tu comprendrais.

Cette fois-ci, il fut pris de fou rire. Le visage de Clara prit alors une expression chagrinée. Il vit ses grands yeux couleur noisette se perdre dans un sombre désespoir.

-Bon écoute, pourquoi pas, se reprit-il, si tu veux. M’enfin pas plus d’une semaine. Et qu’est-ce que je vais bien prendre en photo ?

-N’importe quoi.

****

Les premiers haïkus de Quentin furent pour le moins hésitants. Le samedi, il envoya une photo de sa voiture sur le parking du Lidl avec les mots :

Peugeot 207

Chanceux celui qui l’achètera

Excellent état

Sa fille n’apprécia pas la farce et lui répondit « peut mieux faire ».

Le dimanche, Clara l’accompagna au port. Cela faisait au moins un an qu’elle n’était pas venue avec lui pour pêcher la dorade à la ligne. Elle comptait s’assurer que le prochain haïku ne serait pas un désastre. Sur ses instructions, il photographia un goéland nonchalamment posé sur la digue du port de pêche. Il écrivit :

Goéland sur digue

Gros corps recouvert de plumes

Tu hurles trop fort

Sa fille parut relativement satisfaite du haïku. Elle surveilla ensuite une de ses lignes pendant deux heures. Quentin lui donnait quelques explications sur les techniques de pêche à la ligne tout en tenant ses commentaires à un strict minimum ; Clara avait maintes fois manifesté son ennui durant de tels discours. Elle jubila cependant lorsqu’elle fit une belle prise. Une dorade de deux kilos frétillait à ses pieds.

Une nouvelle journée de pêche sur le bulotier fut l’occasion pour Quentin de perfectionner son art. Le haïku devait refléter un moment éphémère. « ça veut dire que tu parles de choses qui vont pas durer, de moments précis de la journée » avait précisé Clara. « Mais rien ne dure » avait répliqué Quentin, en songeant à la mer qui se retirait au loin, qui vous donnait l’illusion qu’elle faisait ses adieux et ne reviendrait jamais pour finalement vous surprendre au triple galop, submergeant sur son passage les châteaux de sable, condamnés à devenir des cités d’Atlandide englouties sous les flots. Il pensait également aux intempéries, à la mer déchaînée qui s’abattait sur la promenade du Plat-Gousset, tel un monstre de vagues venant lécher jusqu’aux fenêtres du Normandy, autrefois hôtel de luxe, désormais centre de rééducation. Combien de portions de digues avait-il fallu réparer pour qu’elles tiennent jusqu’au prochain jour tourmenté ?

Telles étaient ses pensées tandis qu’il soulevait avec effort les lignes de casiers à bulots. Le casier qu’il levait à l’instant était particulièrement lourd, sans doute plus de vingt kilos. La pêche était excellente. Elle comportait toujours une part d’incertitude, un peu comme s’il jouait son gagne-pain à la loterie. Le quotidien du bulotier était par définition éphémère, songeait Quentin en photographiant des bulots fraîchement pêchés.

Bulots entassés

Fortune pour les bulotiers

La criée attend

****

Cela faisait plusieurs années que Clara et lui ne s’étaient pas promenés à la Vanlée, pourtant si proche de Granville. Trop longtemps, cette vue avait remué en Quentin une nostalgie douloureuse de temps lointains où ils étaient encore trois. Le paysage n’avait rien perdu de sa splendeur. Une étendue majestueuse de sable fin, bordée de dunes sauvages sur lesquelles poussait allègrement l’oyat, qui venait leur chatouiller le cou lorsqu’ils s’asseyaient entre deux butées. Plus loin, vers l’intérieur des terres, s’étalait le pré-salé, un pâturage recouvert par les eaux les jours de grande marée, où les moutons dégustaient tranquillement leur pitance.

Quentin respirait avec plaisir l’odeur du pré-salé, on y retrouvait tout à la fois le parfum des embruns, les effluves de la laisse de mer et la forte senteur des bovidés. Il regardait sa fille assise dans les dunes. Elle s’amusait à tapoter un chardon avec un brin d’oyat. Depuis quand avait-elle le visage aussi fin ? D’où lui venait ce regard aussi bien rêveur que déterminé ? Ses traits avaient presque entièrement perdu leur rondeur juvénile sans qu’il n’y prête attention. Rien ne dure, songea-t-il. Mais cette fois-ci, au lieu d’une triste mélancolie, il se sentit empli de fierté. Il souleva son téléphone pour la prendre en photo. Son geste n’échappa pas à Clara, qui tourna son visage vers lui en souriant. Il nota :

Mon port d’attache

Le vent fort nous joue des tours

Pour nous réunir

Noé LAROCHE

L'Appel

 

Elle nage actuellement à contre-courant, revenant à la petite plage guadeloupéenne. Cette île est son chez elle, cette plage son jardin. Cela faisait longtemps qu'elle n'était pas venue, qu'elle n'avait pas profité de la baie isolée qu'elle affectionne tant. Cette baie est dénuée de tout artifice, la nature y exprime sa créativité dans sa simplicité la plus pure : les couleurs sont vives, l'eau est bonne, les alizés résonnent dans les feuillages denses des icaquiers, leurs grandes feuilles rondes se balançant doucement au gré du vent. Elle baisse les yeux vers le récif, une richesse contrastée entre courbes douces et acérées, nuances éclatantes et fades. Elle avait oublié à quel point il était agréable de nager dans ces eaux, sans aucun touriste, aucun autochtone, elle seule connaît ce petit coin de paradis -du reste difficilement accessible-. Elle songe que le fait qu'elle y soit née ne doit pas y être étranger. Elle a beaucoup voyagé, surtout en mer : l'océan est une évidence pour elle -il fait partie de sa vie depuis toujours-. Malgré tous les attraits des nouveaux lieux qu'elle a découverts, comme à chaque fois, elle a ressenti le besoin de revenir. Elle ne peut déroger à la règle : elle remet inlassablement les voiles, sans jamais que ce lien soit brisé, la Guadeloupe est son essence autant que le voyage. Elle aime sentir les embruns marins sur sa peau, fourmiller dans sa tête l'envie furieuse d'un nouveau périple, tout comme elle aime ressentir la chaleur douce du soleil guadeloupéen la réchauffer. Le voyage la fait vivre, elle se contente de peu : de la mer, et de l'excitation sans cesse renouvelée de l'inconnu la poussant constamment vers l'avant. L'expédition dont elle revient a duré un peu plus de trois années -qu'elle n'a pas vues passer !-. Elle a parcouru les mers, visité une multitude fourmillante de pays, empreints de la richesse de leurs différences. Et puis elle l'a rencontré. Dans sa tête, tout s'est bousculé, des flashs successifs de souvenirs l'assaillant. Elle a ressenti un bonheur rare, a eu la sensation particulière de vivre quelque chose d'unique, cette sensation illusoire qui berce toujours les premières romances. Ils ne se sont vus que très peu, juste assez pour que deux êtres puissent s'aimer, juste assez pour lui faire goûter la saveur douce-amère du regret et qu'elle s'accroche discrètement dans un recoin de sa tête pour ne plus la lâcher, assez pour qu'elle n'ait plus envie de repartir, et encore plus nouveau pour elle, plus envie de rentrer. La force des évènements, le destin, le hasard -appelez ça comme vous voulez- en a décidé autrement. C'est lui qui est reparti vers l'horizon sous quelque hypothétique contrainte, le cœur aussi lourd que celui qu'il laissait. Quelques semaines plus tard, elle eut l'instinct inconscient que la nature avait fait son œuvre. Elle a ressenti avec plus de force que jamais le lien avec son île natale, comme si le fil d'Ariane qui la reliait à ce lieu, qui s'était certes étiolé, s'était rappelé à son souvenir. Elle a pris le chemin du retour immédiatement, pouvant presque sentir au fin fond d'elle-même la direction à prendre. Elle n'a pas eu besoin de réfléchir, donner naissance sur son île s'est imposé à elle comme une nécessité. Il ne pouvait en être autrement. Elle se le devait, et elle le voulait. Elle avait aimé grandir ici, et voulait transmettre cet amour. Elle songe à tout cela en nageant toujours dans les eaux bleu lagon, avançant au profit d'amples mouvements. Le contact du sable sur sa peau la ramène à la réalité, à sa petite crique aux eaux turquoise. Elle sort doucement de l'eau, savourant les sentiments qui accompagnent toujours un retour, la nostalgie du voyage passé et la tranquillité pleine et douce de se sentir chez soi. Ses nageoires laissent sur la plage quelques traces à la symétrie étonnante. La jeune tortue verte est enfin rentrée.

Tiphaine GUINAMANT

Latitude 1205°

 

Pour un marin rompu à la mer, il est facile de s’orienter sur l’étendue céruléenne de l’océan, malgré l’absence de terre ferme. Courant froid, chaud, du nord ou du sud, ciel étoilé, poissons : la nature est une amie dont les éléments montrent la direction.

 

Cependant, pour Julien Rollin, alors que rien n’aurait dû être plus simple pour lui, tourner la barre à bâbord ou tribord relevait depuis peu de la gageure.

 

Pour un marin, même pas rompu à la mer, les difficultés de Julien Rollin n’étaient ainsi pas aisées à comprendre. Il faut dire que la situation ne l’était pas davantage.

 

Il y a maintenant vingt-deux jours, le 11 novembre, Julien Rollin s’était réveillé dans une couchette qui n’était pas la sienne, sur un bateau qui n’était pas le sien, avec un nom qui n’était pas le sien. Une fois sorti de ce qui semblait être sa cabine, ce grand gaillard aux traits marmoréens, qui s’attendait à des grognements de surprise de la part du reste de l’équipage qu’il ne connaissait pas, ne reçut que des sourires plus ou moins bienveillants. Il avait posé des questions, éveillé la curiosité de quelques-uns, mais n’avait pas trouvé d’explications logiques à ses interrogations.

 

Ses souvenirs ne l’aidaient guère. D’un caractère trempé, ne possédant nul regret de rêves bafoués, nulle attache à qui se lier, Julien Rollin s’était engagé dans la carrière de matelot à l’âge approximatif de dix-huit ans. La quarantaine l’avait surpris récemment. Voilà un peu près les seules informations qu’il était capable de livrer sur lui-même.

 

Et depuis vingt-deux jours, il se battait pour se souvenir de l’essentiel : les règles élémentaires de la navigation. Au bout d’une semaine, il savait se lever à sept heures du matin, sans l’aide d’un réveil. Au bout de deux semaines, il avait appris le gros du métier. Au bout de trois semaines, quand, en sortant de sa cabine, il avait fait face aux fameux grognements surpris auquel il s’attendait trois semaines plus tôt, d’aucuns ne le reconnaissant plus, il en était venu à se dire que, après tout, perdre la mémoire était normal.

 

C’est ainsi qu'un mardi de décembre, à sept heures dix du matin, il s’était retrouvé à diriger seul le bateau qu’il ne maîtrisait pourtant pas bien, mais sans doute mieux que quiconque à bord. La cause en était simple : tout l’équipage prétendait avoir perdu la mémoire.

 

Naviguer de cette façon lui semblant impensable, Julien Rollin décida, avec l’approbation des autres marins, de rejoindre le port le plus proche. Mais sa détermination ne put empêcher le brouillard de les envelopper et un vent soudain de les emporter au large. Il eut l’impression que le bateau tournait sur lui-même et était porté par les vagues, loin, si loin qu’ils ne pourraient jamais atteindre les côtes.

 

Comptant sur les systèmes de géolocalisation, il ne s’inquiéta cependant pas immédiatement, jusqu’à ce que, une fois la brume dissipée, il s’aperçut que ces instruments ne fonctionnaient plus. Les marins étaient donc perdus, sans aucun moyen de communication car la radio et les téléphones, même satellites, avaient également rendu l’âme. Les compas déréglés faisaient des tours furieux sur eux-mêmes, à la recherche d’un nord qui paraissait de plus en plus inexistant.

 

Ils naviguèrent ainsi pendant quelques jours, puis commencèrent à se rationner. Toujours nulle trace de terre à l’horizon. Le ciel gardait depuis peu la même couleur azur et la mer, plus calme et infinie que jamais, opposait sa quiétude à l’inquiétude de ses hôtes. Aucun poisson n’avait daigné se montrer à la surface, nul oiseau n’avait songé à accompagner le bateau de ses battements d’ailes.

 

Ce silence assourdissant fut pourtant troublé par l’activation mystérieuse d’un des GPS. Ses données l’étaient encore plus, mystérieuses : aucune altitude, ni longitude, juste une latitude, inattendue, impossible : 1205°.

 

Latitude 1205 : les marins choisirent d’ignorer cette information en proclamant que ce « détraqué de GPS » avait au moins le mérite de les faire rire. Certes, ils avaient perdu la mémoire, mais savaient intuitivement que ce résultat était hautement improbable.

 

Lors du sixième jour d'errance, alors que les provisions se faisaient rares, et que le bleu du ciel commençait à en agacer plus d’un, ils aperçurent un étrange bateau avancer à toute vitesse vers eux.

 

Il accosta et un vieil homme à la barbe blanche s’adressa à l’équipage incrédule :

« - Nom, prénom et date d’arrivée ! »

Les membres de l’équipage voulurent répondre tous en même temps, rassurés car persuadés que ce vieil homme allait les aider. Mais nul ne sut répondre à la question de la date d’arrivée.

Le vieil homme tenta de reformuler sa question : « Date de mo...? » mais fut coupé par Julien Rollin qui s’empressa de lui demander si lui aussi avait perdu la mémoire.

 

Le vieil homme le fixa d’un regard mi-antipathique, mi-interrogatif, lui demanda de développer, et Julien Rollin raconta toute l’histoire.

 

Le nouvel arrivant se gratta la tête avec un air de réflexion intense avant de capituler : « Il y a dû avoir un problème au département des arrivées. Si vos souvenirs se sont effacés au cours de la traversée, c’est que vous n’auriez pas dû quitter votre port d’attache.

- Quel port d’attache ? Je n’en n’ai pas, répondit fièrement Julien Rollin.

- Nous avons tous un port d’attache, rétorqua sévèrement le vieil homme, c’est ce qui nous permet de vivre ; et mourir, de le retrouver.

 

Il s’avança vers Julien Rollin et le reste de l’équipage, puis fit un signe de la main. Était-ce un au revoir, ou la raison pour laquelle il s’était réveillé le 11 novembre, dans une couchette qui était la sienne, sur un bateau qui était le sien, avec un nom qui était le sien ?

 

Julien Rollin crut d’abord à un cauchemar, ou un rêve, celui du fini et de l’infini, celui du possible et de l’impossible, celui de la latitude 1205°. C’est alors qu’il prêta attention à la citation du calendrier du marin du 11 novembre : « Naviguer, c’est naître et mourir à chaque instant, vivre chaque instant, avec pour seul cap son port d’attache ». Son port d’attache ? Oui, il s’en souvenait maintenant, il en avait un, il l’aimait, il y vivrait, il le quitterait, il y reviendrait.

Victoire BONNET

DIVAGATIONS

Perdue comme un fantôme, Ève rejoint les marins sur le pont et se penche vers l’eau noire qui luit en contrebas, sous la coque.

- Que faites-vous Mademoiselle ? Madame peut-être ? s’étonne alors un homme en la retenant par le bras.

Immobile, elle ébauche un sourire absent. Son regard, ses cheveux, sa robe... Tout en elle est resté dans l’hiver, tandis qu’elle tremble sous le soleil printanier.

- L’océan m’a volé mon avenir. Alors, je lui offre ce souvenir…

 

*

 

À quelques lieues de là, un homme s’éveille lentement. Il a le souffle salé et les doigts rougis par l’effort... Le soleil n’est pas levé mais la mer l’attend déjà ; il n’a jamais su s’en détacher.

Sans un mot, il tente de se redresser. Sa cabine est aussitôt secouée par une vague capricieuse.

- L’orage, grogne-t-il avant de se servir un verre de scotch. Comment ai-je pu oublier ?

Il soupire, et ses yeux s’arrêtent sur la jolie bouteille qu’il a déposée près de son lit. Un cadeau pour sa fille, qu’il a extirpé des filets hier soir... Si elle parvient un jour à lui pardonner… Les femmes ne comprennent pas que les marins appartiennent à la mer.  Trente ans déjà qu’il la sillonne en tous sens. Sa spécialité à lui, avec ses gars, c’est la pêche sur les grands bancs de Terre neuve. Mais depuis que les Canadiens en ont restreint l’accès, il faut croire que l’on n’y pêche plus que de vieilles bouteilles !  

 

Une nouvelle vague fait gronder les parois de la cabine. Par un gros temps comme celui-ci, pas moyen de lancer les filets… Arborant son éternelle paire de lunettes grises, le marin se penche en marmonnant sur sa trouvaille. Avec mille précautions, il s’empare du flacon opalescent.

- Étrange, observe-t-il. On l’aura perdu lors d’un voyage en mer... Ça ne doit pas faire longtemps : il a l’air presque neuf.

Soudain, la bouteille lui échappe.

- Quel sale temps ! s’exclame-t-il, étouffant un juron.

Il constate avec regret que son cadeau s’est brisé en roulant sur le plancher. A son grand étonnement, quelques feuillets noircis d’une fragile écriture féminine apparaissent parmi les débris.

- Une lettre, soupire le marin. Des romantiques, faut croire que ça existe encore…

Malgré tout, il saisit le papier resté intact.

 

« À toi qui ne liras pas cette lettre, je veux te dire que je suis morte. »

Perplexe, Martin s’assure qu’il a correctement lu. Il essuie vingt fois ses lunettes, serrant les feuillets d’une poigne émue.

« À toi qui ne verras pas mes larmes, j’aimerais t’ouvrir mon cœur. »

- Cette pauvre fille s’est sans doute tuée par amour, observe-t-il d’un ton amer. Ce n’est pas une si mauvaise raison, au fond… Plus reluisante que celle de ce pauvre      Adrien, qui a décidé de tirer sa révérence un jour que son système de congélation défectueux avait laissé pourrir ses morues…

D’ailleurs, lui-même, quand sa femme l’a quitté…C’est la mer qui l’a sauvé, cette solitude salvatrice du marin, le murmure incessant du vent qui prend les pensées, les vagues sans cesse battues et renouvelées qui bercent comme on console un enfant, et les mouettes et les gars pour seule compagnie. Au loin peut-être, un rivage et sa foule inaccessible. Lointains, les hommes affairés sur la terre ferme, qui gardent avec eux les turpitudes du monde. Sur ces rafiots qui parcourent les courants zébrés du globe, l’homme est libéré de la marche du temps : les rides racontent l’écume et le sel, et le poisson rythme les heures.

« Je n’ai plus de port d’attache, poursuit le marin à voix haute. Et ce voyage... » 

Secoué par les flots, il s’interrompt quelques instants.

« Ce voyage sera le dernier. »

 

*

Ses gestes avaient été fermes, assurés. La plume glissait aisément ; Ève avait toujours été décidée. Elle avait signé la lettre avec application et s’était emparée du flacon de parfum dans lequel elle devait glisser les trois feuillets soigneusement roulés. Après avoir été scellée avec soin, la petite bouteille s’était échappée de ses mains et avait disparu dans les flots sans y laisser d’empreinte. Elle non plus, ne laisserait pas de traces de son passage.

 

*

Le marin s’inquiète… Cette femme, a-t-elle déjà mis ses funestes projets à exécution ? Comment le savoir ? Comment l’arrêter s’il n’est pas trop tard ? Il lui semble que la lettre exhale encore un parfum délicat et que l’encre luisante est encore fraîche.

« Il est inutile de comprendre. Ma lettre n’a aucun sens. La vie non plus, d’ailleurs. Un sens à la vie, j’en avais trouvé un. Non pas un sens, mais une raison de vivre, ce qui est bien suffisant. Ma raison à moi, c’était Raphaël. Seulement Raphaël. Rien que Raphaël. Oh ! Peu importe son nom, je n’aspire qu’à l’effacer. Le souvenir de ses boucles blondes me torture, ces boucles soyeuses que je domptais autour de mes doigts et qui s’échappaient toujours. Sa respiration apaisée quand il s’endormait content contre mon sein. Je n’avais pas d’autre famille, pas d’autre horizon. J’avais tout quitté pour lui, quel beau scandale ! J’avais mis tant d’espoirs en lui. Voilà le destin des hommes : l’espoir s’insinue en eux, les habite tout entiers et les quitte un beau jour. Alors reste le souvenir, redoutable, cynique et meurtrier.

 

Raphaël est parti pour toujours. C’est l’affreuse réalité. A cette heure, il n’a plus de mémoire de moi. Mes jours et mes nuits étaient emplis de lui. Maintenant le temps s’écoule indifférent à ma peine, et il me semble que les minutes s’ajoutent aux autres par simple perfidie. »

 

Ces quelques mots avaient fait leur chemin jusqu’au cœur du marin. Il enviait ce Raphaël, qui avait su s’attirer la tendresse d’une femme. A 48 ans, Martin n’éprouvait plus que des sentiments fades dont les couleurs s’étaient, au cours de ses longues campagnes en mer, ternies sous le soleil et les embruns. Et ses souffrances étaient désormais réservées aux inéluctables avaries, qu’il savait au moins réparer.

Il se remémorait le jour où il avait trouvé sa maison vide, il y a presque dix ans.

« Quelle charogne », avait-t-il songé. Elle avait tout emporté avec elle : leur fille, leurs meubles, huit ans de souvenirs. Par un humour sordide, elle avait daigné lui laisser le poisson rouge, Nestor, qui tournait en rond dans son bocal au milieu du salon. Il y avait un mot à côté, écrit en majuscules : « Tu as toujours préféré leur compagnie à la nôtre ! ».

Nestor était toujours là, dans sa cabine, à côté de son lit. Lui ne l’avait jamais quitté…

 

*

Ève n’avait plus envie d’écrire. Ce désir, comme tous les autres, s’était éteint il y a longtemps. Pourtant, la lettre devait être écrite et la jeune femme s’y était appliquée. L’histoire devait bien demeurer quelque part, puisqu’elle ne pouvait plus demeurer en elle...

 

« Notre mémoire nous trompe sans cesse. Elle corrompt le réel, lui préfère une illusion... Connaître la vérité, c’est trahir le souvenir. Aimer le souvenir, c’est trahir la vérité... Comment choisir entre deux maux ?

Peut-être n’ai-je jamais existé pour Raphaël ; il était si jeune ! Aura-t-il au moins conservé le souvenir d’une caresse, d’un parfum ? 

Son père me l’a pris un matin et a disparu avec lui. J’ai remué ciel et terre pendant des mois, appelé, supplié pour retrouver mon fils, mon seul enfant. J’ai appris qu’il avait embarqué dans ce même port que j’ai quitté. Raphaël, aujourd’hui, je me tiens seule, sur ce bateau, avec l’espoir de t’oublier. Oublier avant que ma mémoire ne me tue. Car elle est encore là, elle s’accroche... Et ses griffes sont acérées. »

 

A ce stade, le cœur de martin se met à battre : ce Raphaël n’est plus un rival. Si seulement cette femme était encore en vie, il pourrait prendre une place qui ne lui serait pas disputée ! Fébrile, il poursuit sa lecture, avec l’impression vague mais insistante que ces lignes lui sont en fait destinées.

 

« Ma parole est confuse. Mais je suis en chemin. Les vagues grondent, l’eau est rapide : je serai bientôt parvenue à New York. Personne ne m’y attend ; j’y écrirai sur une page blanche. Pour tous ceux que j’ai laissés en France, je suis morte, ou peut-être n’ai-je jamais existé.

 

L’océan m’a pris mon enfant ; aussi longtemps que cette bouteille voyagera, il conservera le dernier souvenir de sa mère ».   

 

*

 

Pris d’une résolution soudaine, un peu exaltée, le marin se lève. Lui aussi n’est plus qu’un souvenir pour sa fille. Lui non plus n’a plus de port d’attache depuis bien longtemps, alors New York, pourquoi pas ? Le vent fouette son visage, lui écorche les joues ; mais jamais, jamais il n’a semblé aussi jeune. Cette femme : voilà qui redonnerait un cap à sa vie. Il la devine tendre, volontaire, élégante, sirène irrésistible... Il lui semble qu’il la connaît intimement, qu’il partage déjà ses secrets, qu’il saura apaiser ses tourments. Les marins savent être patients ! Il attendra son heure…

- Va pour New York, murmure-t-il joyeusement. Avec les nouvelles technologies, je la retrouverai !

 

Son regard ému s’attarde sur la mystérieuse signature, élégamment tracée. Il en suit avec le doigt les courbes délicates, religieusement, amoureusement. Un détail lui apparaît alors. Un détail insignifiant, un détail ridicule... Mais un détail qui le renvoie à l’abime.

 

                                                              « Ève,

 

 

 

Le 27 avril 1886 »

 

2019 Cercle Mer de Lorient