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CONCOURS DE NOUVELLES
CERCLE DE LAMER
LORIENT - BRETAGNE SUD

TEXTES PRIMES AU CONCOURS 2026

1er Adulte Photo Jean-Luc François .jpg

Jean-Luc FRANCOIS

 

Ousmane, Leuk et Atsou sont en bateau…

 

Lorient, cimetière de Carnel, mardi 14 décembre 2048

 

A l’écart de la cérémonie, emmitouflée dans son long ciré serré à la taille, elle regarde la maigre assistance. Parmi elle, une petite vieille la dévisage à la dérobée en lui souriant. Seul face au cercueil, le prêtre égrène mécaniquement les qualités de ce défunt inconnu. En quelques minutes, l’affaire est pliée. Les employés des pompes funèbres descendent le cercueil, les rares présents jettent un œillet blanc dans ce trou où Ousmane Sow vient de déposer définitivement son barda. Après avoir bourlingué tant d’années, des ports de l’Afrique à ceux de l’Europe comme cuistot sur les porte-containeurs de la Compagnie des fruits, il est désormais le seul maître à bord. Il peut poser éternellement son regard sur les silos, l’île Saint-Michel et la pointe de Kéroman.

« C’est bien que tu sois venue, ma belle ! On va boire une goutte à la Jetée, tu viens ?  Propose la vieille dame. La jeune femme décline l’invitation, elle doit rejoindre Paris en fin de journée. Elles s’embrassent, Maryse garde quelques instants le visage de cette belle jeune femme, dans ses mains calleuses et lui murmure « Tu sais, il t’a aimée comme sa fille et tu as été mon plus beau cadeau de Noël. Par contre, traîne pas trop pour revenir me voir, je ne suis pas éternelle. Adieu ma belle ! »

            Une fois seule, la jeune femme sort de son sac un livre, s’agenouille et le laisse glisser délicatement sur le cercueil.  « Tiens Ousmane, voici la dernière aventure de Leuk le lièvre. C’est la nôtre, grâce à toi. Ngërëm ci lépp, man itam ma la namm, merci pour tout, tu m’as manqué aussi. » Mais en se relevant, une vague violente de souvenirs la percute et inonde son visage de larmes qu’elle ne cherche même pas à arrêter. Elle a treize ans, elle a peur, il lui sourit…

 

Douala, mercredi 26 novembre 2025, 20 heures (UTC+1).

           

            Ousmane était accoudé au bastingage du Cameroun express, dernier né des reefers de la Compagnie des fruits. Il avait terminé sa journée en cuisine, nettoyé ses fourneaux et préparé le service de la deuxième équipe qui s’activait sur le pont. Il profitait de ce moment de quiétude pour fumer sa cigarette roulée avec soin. Offrant son visage au vent humide du large remontant comme la marée, l’estuaire du Wouri, il regardait les lumières de Douala et écoutait la ville. Il leva les yeux sur la timonerie où régnait une certaine fébrilité. Le commandant se préparait à coordonner la manœuvre de départ, avec les deux remorqueurs et le pilote monté à bord. Les conteneurs réfrigérés étaient remplis de bananes Cavendish, d’ananas et de cacao, en provenance des plantations de la région. Ces 7 000 tonnes de produits tropicaux passeraient les vingt-cinq ou trente prochains jours à une température de plus ou moins treize degrés.

Au moment de quitter son poste d’observation et de tirer sur sa dernière bouffée, Ousmane crut entendre des sanglots étouffés. « Mon vieux, il est temps d’aller se coucher », se dit-il et il rejoignit sa couchette.

 

Au large d’Abidjan, 1er décembre 2025, 4° 13. 69 N – 5° 2. 23 W (21 heures UTC + 1)

           

« Emmenez-moi au bout de la terre Emmenez-moi au pays des merveilles Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil, ti ta ti ti ta ta ti ta ti ta ta. »

Le commandant hurlait à tue-tête les paroles d’ Aznavour dans les coursives en direction de la cuisine d’Ousmane. C’était bon signe en général.

Mais cette chanson énervait notre cuistot. «Qu’est-ce qu’ils en savent, tous ces blancs, de la misère au soleil ! ». Lui, il l’avait connue et elle était tout aussi pénible. Ce n’était pas pour rien qu’il avait quitté Saint-Louis du Sénégal et son quartier de pêcheurs. Il s’était embarqué au milieu des années quatre-vingt-dix,  « sur un rafiot craquant de la coque au pont » comme le chante Aznavour. Mais ça personne ne le savait, car ce sacré commandant ne connaissait que le refrain de cette magnifique chanson.   

« Alors Patron vous en êtes content de ce Cameroun Express ? En tous cas, côté cuisine et cambuse, on a changé de catégorie. Tout est à sa place, pas une gamelle en vue et rien ne se cognera par gros temps. Le cuistot rayonnait.  - Content que tu sois bien installé Ousmane. Le bateau réagit bien, nous serons à Lorient dans un mois ». Le commandant allait partir quand il se retourna. « Au fait ! prochain avitaillement à Dakar, prépare tes commandes, on relâche à peine 24 heures ! Bonne nuit Ousmane ! ».

            Comme à son habitude, notre cuistot descendit sur le pont pour fumer sa cigarette. Il l’accompagna, ce soir-là d’une petite bière. Au moment de l’allumer, son œil fut attiré par un petit livre bien défraîchi, sur le sol. En le ramassant, une bouffée de nostalgie l’envahit.  « Mon Dieu ! Mais c’est mon livre de lecture ! » En le feuilletant, il se revit, écoutant le maître raconter les aventures des animaux de la brousse, dont Leuk le …, Gaïndé-le-lion, ou Bouki-l’ hyène, chacun avec son caractère, son histoire et son destin.

Il n’avait donc pas rêvé l’autre soir. « Il y a bien quelqu’un qui n’a rien à faire sur ce navire. » Au moment où il s’apprêtait à monter prévenir le commandant, une petite voix prit son courage à deux mains. « Rends-moi mon livre, c’est tout ce que j’ai » lui cria-t-elle.  Ousmane surprit, répliqua doucement « Chut ! Tu peux parler moins fort, on va se faire repérer ! Et puis montre toi, j’ai l’impression de parler à Mame-Randatou, la fée ». Le personnage de ce conte africain, l’avait terrifié à l’école, car le maître prenait un malin plaisir à utiliser une voix de sorcière pour l’imiter.

            Alors, sortit de derrière un conteneur, une gamine terrifiée, tenant à peine debout et serrant sur sa poitrine son cartable. Ses larmes coulaient à flot. Il lui sourit.

« N’aie pas peur ! Moi c’est Ousmane, je suis le cuistot. Et toi, t’es qui, t’as quel âge ? »

« Atsou, j’ai 12 ans »

« Suis-moi ! Je vais te faire à manger. On va essayer de te planquer jusqu’à Lorient et c’est pas gagné. »

 

Port autonome de Dakar, 4 décembre 2025, 14° 40. 95 N – 17° 25. 35 W, (6 heures UTC + 1)

           

            En six jours, le navire parcourut plus de 2 150 milles nautiques. Il était à quai. Ousmane dévala les marches de la passerelle et se rendit au marché Kermel. Il passa devant le monument à la mémoire des tirailleurs sénégalais, les salua. Il Manqua, comme à chaque fois, de se faire écraser à de multiples reprises tant le trafic était frénétique à Dakar.

            De retour de ses emplettes, où il avait acheté tout ce dont il avait besoin et même plus ; il s’était enivré des senteurs florales de certaines épices, des couleurs éclatantes des étals de fruits, de légumes et surtout des magnifiques tissus wax aux formes géométriques, appréciées de Maryse. Il remonta avec élégance et tout en joie, la passerelle. Il se rendit dans la cuisine, vérifia que personne n’était dans les parages et ouvrit la porte de la cambuse. Atsou était là, planquée derrière une grande étagère. Il lui avait aménagé ce petit coin où elle pouvait se reposer et se refaire une santé. Elle lisait les aventures de Leuk. Il lui tendit un cahier et un Bic 4 couleurs. Les yeux de la gamine brillèrent. «  Oh merci Ousmane ! ».

            Alors qu’elle commençait à les ranger dans son cartable, il s’assit en face d’elle. « Je me souviens de notre maître nous lisant l’épisode où Leuk découvre la mer. Je crois Atsou que c’est ce jour-là que j’ai décidé, moi aussi, que je la traverserais. Il se releva et lui jeta un regard plein d’affection. Allez au boulot Atsou !écris-moi la suite de l’histoire de cette espèce de l… Va-t-il enfin se décider à traverser l’océan ? La petite réfléchit un instant et ressortit le cahier et le stylo. - Ne sois pas si impatient Ousmane, ne faut-il pas qu’il s’y prépare et se trouve un ami, comme moi, aujourd’hui ? « Et pourquoi pas un père » faillit-il lui dire mais il se ravisa.  - Tu as raison Atsou, et une cigogne, ça pourrait marcher ? Atsou réfléchit - oui, elle l’emporterait vers l’Europe. Par contre, il faudrait qu’elle passe par Lorient avant d’atteindre l’Alsace. Le cuistot posa ses deux immenses paluches sur le billot et fit mine de se mettre en colère, - écoute Atsou ! c’est quand même pas la cigogne qui va décider du trajet, c’est bien toi l’auteure, que je sache !   La gamine lui rétorqua avec malice, - ben des fois on se demande tu sais. Mon grand-père m’a dit avant que je parte, « Lo doomel talibeem, mënulo doone serignam », - on ne peut devenir maître d’une chose qu’on n’a pas étudiée, Leuk, je ne le connais pas très bien et encore moins la cigogne.  Ousmane tu ne me ferais pas une salade de fruits ?  Il lui demanda avec beaucoup de sérieux – bananes et ananas ça ira ? » Et il partit d’un grand éclat de rire en refermant la porte de la cambuse.

« Ousmane qu’est-ce qui te fait rire de si bon cœur ? » Le cuistot se figea, se décomposa, ses jambes se dérobèrent sous son imposante carcasse et il réussit avec peine à articuler un « rien Commandant. »  Il venait de frôler la catastrophe. « Fais nous une salade de fruits ; je t’ai trouvé des passagères clandestines, sur ce rafiot abonné aux ananas et aux bananes. »  Il lui balança un filet d’oranges et il repartit en chantonnant. « Non ! Il va pas oser » se dit Ousmane en se frappant le front, et ben si… Salade de fruit jolie, jolie. Tu plais à mon père. Tu plais à ma… Remis de ses émotions, il commença à éplucher les fruits et se demanda. Quelle chanson le commandant fredonnerait-il le jour où il faudrait abandonner le reefer ?

 

Au large de La Corogne 13 décembre 2025, 43° 45’ 96’’ N – 9° 31’ 34’’ W (23 heures UTC + 1)

           

           Le cuistot finissait sa troisième cigarette de la journée. La rencontre avec Atsou avait chamboulé sa routine. Elle l’obligeait à une extrême vigilance pour que la petite ne fût pas découverte. Et puis comment Maryse, son amoureuse allait-elle prendre l’arrivée de cette gosse dans leur vie ? Comment se débrouiller avec la Préfecture ? Pourraient-ils l’inscrire au collège ? Tout ça l’angoissait. Il alluma sa quatrième clope et tenta de repérer une cigogne. « - Non mais ça va plus cette fois-ci, tu dérailles complet mon vieux ».

Il rentra, la rejoignit et ils discutèrent une bonne partie de la nuit. Il se sentait comme le vieux Mamadou qui l’avait pris sous son aile pendant ses premières années de navigation. Il devait, à son tour, transmettre ce qu’il avait appris et surtout, tout faire pour que les grands yeux d’ Atsou conservent cet appétit de connaissances, cette soif de curiosité du monde et des autres, qui l’attendrissait. Il s’était assoupi et Atsou le secouait.  

« Ça y est Ousmane, Leuk a traversé le grand océan, Diargogne-la cigogne l’a déposé à Lorient.   – Mais que va-t-il faire tout seul, dans cette ville qu’il ne connaît pas ?  S’inquiéta-t-il.  - Mais il n’est pas tout seul, le rassura Atsou, il a rencontré une sorte de père qui le guidera et le protègera. » Les yeux d’ Atsou le regardaient avec une infinie tendresse, elle lui lut jusqu’au petit matin la nouvelle vie de Leuk dans son nouveau pays. En refermant son cahier et en coinçant son Bic 4 couleurs sur la tranche, elle s’aperçut qu’elle venait d’inventer et d’écrire sa nouvelle vie.  «Je serai auteure et je t’écrirai des histoires Ousmane ».

 

Port autonome de Lorient 24 décembre 2025, 47° 44’ 34’’ N – 3° 21’ 20 ‘’ W (21 heures UTC +1)

           

            Après 26 jours de mer, le Cameroun express accosta pour la première fois à Lorient. La Compagnie avait terminé l’aménagement des entrepôts frigorifiques, à proximité de la gare maritime. Ousmane finissait de ranger et de nettoyer la cuisine pour le nouvel équipage. Tout le monde était descendu. Le commandant lui avait dit de se manier mais il avait prétexté une vérification des stocks. Comment allait-il débarquer Atsou ? Ce brave commandant fredonnait encore le refrain d’une de ses foutues chansons de marins. « C’est un fameux trois mâts, fin comme un oiseau hissez haut, Santiano, 18 nœuds et ta ta ti et ta ta ti. »Atsou s’était habituée à ces bouts de chansons et pouffa de rire dans la cambuse malgré l’inquiétude qui la tenaillait.  La ritournelle s’éloigna. Il ne fallait pas traîner avant la relève. Ousmane et Atsou dévalèrent la passerelle quatre à quatre et se dirigèrent vers la crêperie où lui et Maryse avaient leurs habitudes d’amoureux, lorsqu’il débarquait. Il ouvrit la porte, Maryse était déjà attablée sirotant une bière, dans cette salle bruyante où régnait un parfum de retrouvailles et de belles amitiés.

            « Salut mon grand ! puis jetant un coup d’œil, elle reprit - tu ne m’as pas ramenée que des tissus. Qui est ce moussaillon ? - Je te présente Atsou, on va l’héberger quelque temps. - Salut Atsou, moi c’est Maryse. » La petite dévora sa galette et sa crêpe, but son coca et s’émerveilla des illuminations de Noël. Elle dormit comme une souche dans la chambre d’ami, rue Jules Grand au-dessus du square la banane. Ça ne s’invente pas ! Ousmane et Maryse se blottirent sur leur petit balcon pour fumer une clope. C’est lui qui parla le premier un peu gêné.

«  Maryse, t’en penses quoi ? - De quoi ? - Et ben de la gosse ! - Tu sais Ousmane, tu m’as fait le plus beau des cadeaux. Elle l’embrassa, se serra tout contre lui, puis elle ajouta - Va falloir qu’on la traître comme une princesse notre petite et surtout qu’on la protège de la connerie humaine. »

 

Lorient, entre le cimetière et la gare, mardi 14 décembre 2048

           

          Atsou se relève et se mouche bruyamment. Les yeux rougis par le chagrin, elle se met à siffloter « t’as l’ rimel qui fout le camp c’est l’dégel des amants ». A croire que plus de vingt après, c’est toujours contagieux cette histoire de rengaine. Elle a deux heures avant de reprendre le TGV, elle décide de remonter tranquillement vers la gare. Tout en marchant, les souvenirs bons et mauvais se déploient sur ce trajet. Elle l’a si souvent arpenté depuis son adolescence. Au milieu de l’avenue Anatole France, elle hésite. Descendre à gauche, vers le port de plaisance et le collège où la prof de lettres l’avait guidée vers les Classiques. Aller à droite et, revoir le lycée où à chaque retour, Ousmane l’attendait un peu à l’écart. Puis bras-dessus, bras-dessous marchant vers l’appartement, elle le bombardait de questions sur son périple, sur cette Afrique si lointaine mais si douloureusement accrochée à leur cœur.

           

            Arrivée à la gare, elle s’arrête au Relais H pour prendre des revues. Elle ne peut s’empêcher de sourire en regardant les dernières nouveautés littéraires. Il est là son livre, son bébé cerclé du bandeau rouge du prix Goncourt des lycéens : « Ousmane, Leuk et Atsou sont en bateau… », Atsou Sow.

 

FIN

2ème Adulte Portrait Richard DONINI.jpg

Richard DONINI

 

Mortes eaux

 

Nul ne la vit monter à bord.

    Elle n’avait ni billet ni bagage. Personne ne remarqua sa présence parmi les uniformes kaki et les paquetages réglementaires. Son nom ne figurait sur aucune liste d’embarquement, pas de couchette assignée, pas de plaque d’identification autour du cou.

    Pourtant elle réussit à se glisser parmi les hommes qui gravissaient la passerelle de l’ USS Leviathan, ce matin du 29 septembre 1918. Peut-être était-elle montée avec les infirmières de l’Amy Nurse Corps, dissimulée parmi leurs coiffes blanches et leurs uniformes sévères. Peut-être s’était-elle faufilée dans les cales avec les prostituées de Hoboken qui venaient parfois offrir aux soldats un dernier réconfort avant la traversée. Peut-être n’était-elle qu’un rêve, une ombre, un souffle de vent marin qui s’était engouffré par une écoutille mal fermée.

    Pourtant la tueuse était bien là.

    De cela, Margaret Brennan fut certaine dès le premier soir.

 

    L’infirmière de Boston avait vingt-six ans. Elle ne croyait ni aux fantômes ni aux présages. Pourtant, quand l’ USS Leviathan s’éloigna des côtes américaines pour mettre le cap à l’est, elle sentit quelque chose d’étrange dans l’air des cales. Une présence. Une attente. Comme si quelqu’un, quelque part dans les entrailles du navire, retenait son souffle.

    Les cales du Leviathan étaient un purgatoire flottant. Treize mille hommes entassés et serrés sur sept ponts, suspendus dans des hamacs de toile sur quatre niveaux. La menace des U-boots allemands imposait l’obscurité totale : hublots condamnés, lumières réduites à quelques ampoules jaunâtres qui donnaient aux visages des teints de cadavres. L’air vicié par la sueur, le tabac froid et l’haleine de milliers de bouches formait une brume poisseuse que les ventilateurs brassaient sans jamais la dissiper.

    C’est dans cette pénombre où les corps se frôlaient sans cesse, où la chaleur montait des machines comme d’une fournaise que la passagère trouva son terrain de chasse idéal.

 

    Le premier mort s’appelait Howard Colbert. Il avait vingt-trois ans, un visage poupin et des yeux d’un bleu rêveur. Pendant son agonie, il supplia l’aumônier, le Père O’ Donnell, qu’il ne voulait pas mourir, que sa mère était seule et avait besoin de lui. Mais la passagère détestait les suppliques et Colbert décéda à 18h08, étouffé dans son propre sang.

    Elle choisissait ses victimes, passant d’homme en homme avec une patience de courtisane, trouvant ses proies parmi les plus jeunes, les plus vigoureux, ceux dont le souffle était profond et le cœur vibrant. On les retrouvait au matin dans les coursives, allongés à même le sol métallique, le visage blême et les yeux révulsés. Ils semblaient avoir été visités dans leur sommeil par quelque chose qui les avait vidés de leur substance, ne laissant que des enveloppes de chair épuisée. Les médecins parlèrent de fatigue, de mal de mer, de peur incontrôlée. Mais Margaret remarqua sur leurs visages deux petites marques sombres, comme les traces d’un baiser trop violent.

 

    Les jours suivants, la passagère étendit son empire.

    Les marques sur les pommettes s’élargissaient, virant du brun au violet, cette teinte d’héliotrope qu’on voit sur les lèvres des noyés. Et quand la marque couvrait le visage tout entier comme le masque d’un carnaval macabre, alors la mort venait, rapide et sans appel.

    Margaret cessa bientôt de compter les corps.

   Ils s’entassaient dans la morgue reconvertie en infirmerie, puis dans les soutes à bagages et jusque sur le pont. L’odeur qui montait des cales n’était plus celle de la sueur et du renfermé, mais quelque chose de plus doux, de plus écœurant. Le parfum que laissait la passagère derrière elle, ce mélange de fleurs fanées et de chair qui s’abandonne. Bientôt les embaumeurs ne parvinrent plus à suivre le rythme. Certains corps étaient déjà décomposés avant qu’on ait pu les préparer.

 

    Le septième jour, le médecin-chef Decker décida de les confier à la mer.

   Sept formes enveloppées de blanc glissèrent sur des planches et basculèrent dans l’immense sépulture atlantique. L’aumônier marmonna des prières que le vent emportait vers les terres de France.

   Quelque part en dessous, la succube continuait son œuvre, indifférente aux cérémonies des vivants.

    Il y eut un garçon du Tennessee, Elijah, qui toucha Margaret plus que les autres. Il avait des mains de laboureur et un regard d’enfant, et n’avait jamais vu la mer avant ce voyage. Elle le remarqua un soir dans la cohue de l’infirmerie improvisée, portant à bout de bras un camarade que la fièvre avait terrassé. Elle lui fit signe de le déposer sur une civière et vit qu’il pleurait. Dans un geste de bienveillance, elle lui tendit sa propre gourde car l’eau douce était rationnée. Il but longuement avec une gratitude muette. Le lendemain, quand les marques apparurent sur ses joues, Margaret sut qu’elle ne le reverrait pas vivant.

 

     Quand l’ USS Leviathan entra en rade de Brest, la passagère avait assassiné près de cent hommes.

    Mais elle ne resta pas à bord.

    Elle débarqua avec les survivants, se mêla aux colonnes de soldats qui marchaient vers le camp de Pontanézen. Elle monta dans les trains qui partaient vers le front, s’installa dans les hôpitaux de campagne, visita les tranchées où les hommes mouraient déjà de mille autres façons. Puis elle traversa les frontières, franchit les montagnes, passa les mers et, partout où elle allait, laissait derrière elle des corps consumés aux visages noircis comme les stigmates d’une étreinte fatale.

 

    Le monde, d’abord, ne voulut pas prononcer son nom. Les nations en guerre avaient d’autres soucis que cette tueuse obscène. La censure militaire interdisait qu’on parlât d’elle, de peur de démoraliser les troupes. Seule l’Espagne, neutre dans le conflit, osa dire la vérité ; c’est ainsi que la passagère reçut un nom qui n’était pas le sien, un nom de pays qu’elle n’avait fait que traverser.

 

    Deux ans plus tard, quand la grippe espagnole eut achevé son périple génocidaire, cinquante millions de corps gisaient dans son sillage. Peut-être cent. Davantage que toutes les batailles d’une guerre qui devait être la dernière.

 

    Margaret Brennan survécut à l’apocalypse.

    Elle retrouva Boston à l’été 1919, après avoir servi à Lorient au Casino de la Perrière reconverti en hôpital et à l’US Camp Hospital n°16 de Landerneau, où la passagère l’avait
frôlée sans jamais l’embrasser. Margaret n’évoquera jamais la traversée infernale de l’ USS Leviathan.

    Mais certains soirs, quand le vent d’est portait le mugissement des cornes de brume jusqu’à sa fenêtre, elle descendait marcher sur les quais de Fish Pier. Elle regardait les transatlantiques accoster dans la lumière déclinante, les colonnes de passagers descendre les passerelles, les familles se retrouver dans un tumulte de larmes et d’embrassades.

    Parmi tous ces visages, elle cherchait celui d’un garçon du Tennessee qui n’avait jamais vu la mer.

3ème Adulte Photo Sylvie Walczak.jpg

Sylvie WALCZAK

« La conquérante »

 

    C'est une belle soirée de Mars. L'air est encore vif. Du moins je l'imagine. Cela fait une semaine que je suis cachée dans un conteneur de six mètres sur douze. Sept jours que je voyage clandestinement, à bord d'un cargo qui file à douze nœuds à travers les océans. Je sens l'air frais à travers un minuscule interstice de ma prison. Je suis calme. Déterminée à me battre pour ma survie.

 

   Je suis née un matin de mai, dans la moiteur parfumée d'un village près de Shanghaï. Je pensais y fonder une famille. Mais le destin en a décidé autrement. J'ai été enlevée, arrachée à mes proches, pour des raisons inconnues. Transportée sans ménagement dans un camion bringuebalant, puis enfermée dans un conteneur. Avant de disparaître dans ma prison de métal, j'ai pu apercevoir le port de Shanghaï. Ses cargos puissants amarrés aux quais. L'architecture métallique de ses grues portiques géantes.

    Une grue a saisi mon caisson entre ses pinces. Elle l'a ballotté dans les airs, avant de le poser sur le pont d'un énorme porte-conteneur. Quelques heures plus tard, plusieurs milliers de blocs étaient empilés autour de moi, au-dessus de moi. Un gigantesque jeu de construction ! Un fracas assourdissant ! Mon corps ressentait chaque vibration. Le choc des caissons. Le claquement des chaînes et des barres de maintien sur les conteneurs. Les cris des dockers. Chaque bruit était une souffrance...

    Puis les sons ont changé. Grondement des moteurs. Ordres de navigation diffusés par haut-parleurs. Enfin, le ressac de la mer contre les flancs du navire. Le vent qui s’engouffrait dans l'interstice de ma prison m'a apporté des parfums inconnus. Des effluves salés, mêlés à ceux du gas-oil. Fragrances d’un monde qui n'était pas le mien. J'ai compris que nous avions embarqué. Je ne savais pas pour quelle destination !

 

    Les premiers jours, je suis restée abasourdie, tétanisée. Convaincue que j'allais mourir là, recluse dans cette boîte métallique. Étouffée dans les vapeurs d’huile de moteur. J'ai tenté de gratter les parois. En vain. J'étais piégée ! Le temps s'est étiré. Les jours n’existaient plus. Il n'y avait que le grondement régulier du moteur. Comme un cœur artificiel battant dans le ventre du bateau...

Puis je me suis ressaisie. Je suis issue d'une lignée guerrière, conquérante. Habituée à des conditions de survie extrême. Je me suis sentie assez forte pour me défendre contre d'éventuels ennemis. Le destin m'offrait peut-être l'opportunité de vivre une aventure hors du commun...

  

     Je me suis adaptée. J'ai trouvé dans le conteneur de quoi me nourrir et m'hydrater. Je puise parcimonieusement dans ces réserves. Je m'alimente le moins possible, juste assez pour survivre. Je dors beaucoup. La hauteur du caisson me permet de bouger, mais je reste la plupart du temps recroquevillée, immobile. J'économise mes forces.

     Je ne veux pas attirer l'attention. Prendre le risque d'être extraite de ma prison, et éliminée !

 

   Mon conteneur se trouve en bordure d'une zone de circulation sur le pont. J'entends les marins à travers la cloison métallique. Leur vie à bord est comme celle des moines, austère, dominée par le travail. Réglée par un découpage immémorial du temps. Le cargo transporte des marchandises venues de Chine, destinées à inonder l'Europe. De la nourriture, des objets du quotidien, des produits dangereux. De quoi s'agit-il ? D'étouffer des populations sous un gigantesque amoncellement d'objets et de substances toxiques ? Une forme de colonisation, sans doute... J'appartiens moi aussi à un peuple de colonisateurs, mais cette stratégie de conquête m'est inconnue !

 

   Première escale à Hong-Kong. J'ai été réveillée par le bruit assourdissant ! Manœuvres d'approche, vacarme du déchargement puis du chargement. Grincements des poulies, sifflement des grues, grondement des camions en rotation. Puis à nouveau le vrombissement des moteurs, le fracas des vagues sur la coque.

     Nous avons repris la route vers la Malaisie, et nous apprêtons à franchir le détroit de Malacca. Nous nous trouvons dans une zone à risques. Dans la partie resserrée du canal, les collisions entre cargos sont possibles. Des pirates peuvent surgir à tout moment ! Le niveau de vigilance a été relevé. Les matelots tentent de se rassurer. Le risque d'attaque est minime, en raison de la hauteur du bateau. Gilets pare-balles et casques ont malgré tout été sortis des placards, à destination des hommes de quart sur la passerelle. Et le cargo a accéléré, dans un vrombissement monstrueux de ses machines. L'accélération est la seule défense contre les pirates. Une vitesse folle ! Tout mon corps la ressent.  Je reste aux aguets.

     Je me sais capable de me défendre. Prête à me battre avec mes propres armes !

 

    Nous sommes en mer depuis dix jours. Je suis toujours captive de ma geôle de métal. Nul ne se doute que derrière cette cloison se cache une passagère clandestine. Silencieuse, mais résolue à tuer pour défendre sa vie. Nous avons dépassé la zone dangereuse, et voguons dans l'océan Indien.

     Nouvelle alerte !Une tempête est annoncée...

 

   L'anxiété des matelots est perceptible. Il n'est pas question de modifier la trajectoire. Le cargo doit tenir des délais extrêmement serrés. Le moindre retard peut engendrer de lourdes pénalités. Le porte-conteneur va affronter le cyclone. Les exigences de la rentabilité, sans doute... La face cachée du commerce maritime, qui fait bien peu de cas de la vie de ses marins...

   Mon peuple, pourtant réputé sanguinaire, prend davantage soin de sa classe ouvrière !

   Il arrive que des conteneurs tombent à la mer, emportés par des vagues gigantesques. Vais-je périr noyée dans mon cercueil métallique ? Les marins s'affairent. Les officiers aboient des ordres. Il faut remplir les ballasts. L'eau sera transférée d'un côté à l'autre, pour réduire le roulis du navire. Je m'assoupis. Me réveille quelques heures plus tard. Le cargo est au cœur de la tempête. Je ressens chaque secousse ! Le navire se cabre devant les vagues, et retombe lourdement. Des tonnes d'eau doivent se déverser sur le pont, dans les cales. Les capteurs sifflent. Les pompes vrombissent, ajoutant leur grondement à celui des vagues et du vent. Je frémis, du fond de ma cage !

     Puis peu à peu, la tempête se calme. Le cargo poursuit sa route.

     Je me dirige vers un destin dont je ne sais rien... 

 

    C'est ma troisième semaine de captivité. Mes réserves s'amenuisent. La tenue noire avec son discret liseré jaune, que je portais lorsque j'ai été enlevée, est fanée, froissée. J'ai maigri. Le voyage suit son cours. Monotone, interminable. Manœuvres dans les ports, déchargement, chargement de nouveaux conteneurs.

    A chaque escale, les mêmes questions. Est-ce la fin de mon voyage ? Quel sort m'est destiné ?

    Les journées succèdent aux nuits. J'ai de longues phases de léthargie. J'écoute les bruits. Les marins vont et viennent. Leurs pas résonnent sur les passerelles, font vibrer les marches métalliques de l'immense escalier qui relie la cale au pont. Ils travaillent sans cesse. Une routine rigide. Une discipline fascinante.

    Soudain, je pense à des abeilles industrieuses. Cette image me poursuit dans un rêve étrange. Je suis environnée par un essaim d'abeilles. Elles me menacent. Je les écrase, je les broie. J'entends le crissement de leurs carapaces. Je me réveille, pantelante !  

 

    Des matelots discutent près de mon caisson pendant leur pause. Certains sont engagés pour des contrats de plusieurs mois. Ils communiquent avec leur famille à travers des écrans d'ordinateurs. Ils souffrent d'être privés de leurs enfants.

    Je sais que moi aussi, je vais donner la vie. Prolonger la lignée familiale. C'est pourquoi je dois rester vivante. Je veux croire à ma chance, à mon avenir ! Me rendra-t-on ma liberté, une fois ma prison ouverte ? Me laissera-t-on m'installer dans un pays neuf ? Y accueillir mes petits ? Je rêve d'une grande famille...

 

   Nous sommes partis depuis un mois. Notre voyage se poursuit à travers la Méditerranée. Les escales se succèdent. Malte, Tanger. Nous passons le canal de Panama. Je sens, à travers l'infime fissure de ma prison, la douceur de l'air. Je devine l'arrivée du printemps. Mon sommeil est agité. Je reste longtemps réveillée. Serai-je mal accueillie ? Traquée, poursuivie ? Comme ces immigrants clandestins venus du bout du monde, sans passeport, sans visa. Saurai-je lutter contre mes ennemis ?

     Je sais que je suis une tueuse, je ne ferai aucun quartier. J'éliminerai tous ceux qui se mettront en travers de ma route. Je ne veux pas la guerre. Mon peuple n’est pas cruel. Nous faisons ce que nous avons appris à faire depuis toujours. Survivre. Dominer un territoire. Nous ne ressentons ni haine, ni pitié.

     Je suis une conquérante, une pionnière. Peut-être ai-je été désignée, choisie, pour une mission particulière ? 

 

     Le cargo accoste au port du Havre en pleine nuit. Mon caisson est enfin déchargé. Je quitte  ma prison métallique, mais je suis toujours cloîtrée dans une sorte de boîte. A travers une mince ouverture, on distingue à peine les lignes de conteneurs empilés. Un transporteur semble m'attendre. La boîte est chargée sur un camion, emportée vers le Sud de la France. Je suis tout à fait réveillée. La douceur printanière me redonne des forces. Comme si je sortais d'une période d'hibernation. Il me vient des envies de fruits mûrs et sucrés. Je rêve de soleil, d'arbres en fleur, de grand air.

     J'aspire à retrouver ma liberté, à prendre mon envol !

 

    Je suis restée cachée pendant trente-trois jours au fond d'une poterie importée de Chine. Un parfum de sucre m'y avait attirée. Personne ne m'avait remarquée.

    Je suis une reine féconde. Je vais construire mon palais de papier mâché sous le rebord d'un toit, dans un village occitan. Je ne le sais pas encore, mais mon rêve de conquête se réalisera.

   Ma descendance va se multiplier, coloniser la France et plusieurs pays du continent ! Mon voyage en conteneur aura provoqué un cataclysme silencieux...

     Je suis le premier frelon asiatique arrivé en Europe.

 

Textes des lauréats "Jeunes"

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Chloé DE BLOCK

 

« Ce qui s'invite sans bruit »

 

 

10 novembre 2037.

En ce jour d’hiver, le bruit des vagues venait doucement bercer la côte bretonne. À plusieurs milles marins de là, le soleil réchauffait la peau d’un groupe de rorquals. C’était la saison des naissances et des amours. Presque toutes les femelles mettaient au monde des baleineaux. C’était la plus belle des saisons mais elle rendait le groupe plus vulnérable.

Un baleineau et sa mère, épuisés, s’étaient un peu éloignés du groupe. Ils ne remarquèrent pas que le chant des rorquals devenait de plus en plus faible. Les sons se perdaient dans l’immense océan, jusqu’à disparaître.

Le silence qui suivit n’était pas rassurant. Il était étrange, anormal. La mère le ressentit aussitôt. Elle ralentit, son corps se raidit. Quelque chose n’allait pas. Elle commença à pousser son bébé vers le troupeau, espérant encore les rejoindre, mais ils étaient déjà trop loin.

Soudain, un orque jaillit des profondeurs. On entendait sa respiration saccadée et sifflante. Son regard était fixé sur le baleineau. D’abord, il essaya de séparer la mère de son bébé, mais sans y parvenir. Il opta pour une technique plus brutale : cibler les zones vulnérables. Malgré sa faiblesse, il se propulsa à une vitesse fulgurante sur le baleineau. Sa puissante mâchoire se referma sur lui. On entendit, à mille kilomètres à la ronde, le cri déchirant et désespéré du jeune rorqual. L’épaulard secoua violemment le petit mammifère. Il lui donna des coups de queue, le fit tournoyer pour essayer de le désorienter. Autour d’eux, l’eau changea de couleur. Une couleur sombre.

Mais quelque chose d’invisible à l’œil nu profita de ce chaos pour se glisser de l’orque vers le petit mammifère. Un micro-organisme venait de s’installer dans les veines du baleineau. Il était là, silencieux et patient, attendant là où son nouvel hôte l’amènerait pour sa prochaine victime.

Le juvénile ne bougeait plus, ne cherchait plus à se débattre. L’orque le tenait toujours dans sa grande gueule. La mère, qui n’était que spectatrice, réussit à le faire partir grâce à toute la force qu’une maman a pour son enfant. Mais elle avait réagi trop tard.

Il agonisait. Ses yeux trahissaient le peu de temps qu’il lui restait à vivre. Elle resta à ses côtés. Elle écoutait sa respiration faible et tremblante. Elle le poussa doucement pour essayer de le réveiller, mais ses yeux restaient fermés. Au loin, le chant de son troupeau résonnait encore faiblement. Bientôt, elle sera seule.

La mère le savait.
Si elle restait avec son enfant, elle ne reverrait plus jamais son troupeau. Si elle partait, elle laisserait son baleineau derrière elle. Son cœur battait trop vite. Il fallait choisir. Elle comprit que le baleineau n’irait pas plus loin. Le baleineau souffrait. Il ne pourrait jamais les suivre. Alors, elle poussa un long chant grave et tremblant, tout en s’éloignant lentement, sans jamais se retourner. Jamais plus elle ne chanta.

 

12 novembre 2037, 21 h 30.

 

Une délicieuse odeur régnait dans la petite maison nichée sur les collines. Un repas mijotait sur la plaque de cuisson. De l’autre côté, un mur bardé de photos. L’une montrait Yann jouant tout petit sur la plage, une autre le montrait avec un énorme poisson qu’il venait de pêcher. Il y avait aussi des certificats universitaires, dont un doctorat en biologie marine obtenu il y a plus de dix ans.

Le bruit d’un talkie-walkie se fit entendre et sortit Yann de ses pensées :
— Yann, on a besoin d’aide en urgence !

Yann prit son combiné. Sûrement encore un dauphin échoué sur la plage. C’était le quatrième de la semaine ! Il appuya sur la gâchette et répondit :
— Ici Yann, que se passe-t-il ?

— Des touristes ont repéré un jeune rorqual, d’environ trois tonnes, échoué près de la plage du Corps de Garde.

Ni une, ni deux, Yann sortit équipé de son manteau le plus chaud. Il essaya de démarrer sa vieille Citroën, qui refusait de se lancer, jusqu’à ce qu’un vrombissement se fasse entendre. Il était surexcité. Il n’avait qu’une chose en tête : aller au plus vite à la plage.

La plage du Corps de Garde n’était qu’à une trentaine de minutes de là. Dans la voiture, on l’entendait demander l’état du baleineau d’une voix inquiète mais qui trahissait une certaine impatience.

— En très mauvais état ! Près de son foie, il a une profonde morsure, sûrement due à un orque. Il a la respiration très sifflante. Je crains qu’il ne survive pas.

Une fois arrivé sur les lieux, il enfonça ses bottines dans le sable mouillé. Il inspira et sentit cette odeur d’eau mêlée au sel. Une odeur réconfortante pour lui. La mer était déchaînée. Dans le souffle du vent, il entendait les paroles de la mer. Il entendait qu’elle voulait se débarrasser de quelque chose. Mais de quoi ?

Il s’équipa d’une combinaison et alla directement examiner le baleineau. La première chose qu’il nota était la difficulté qu’il avait à respirer. Il n’avait jamais entendu un rorqual respirer ainsi, même hors de l’eau. Il sortit une seringue et fit un prélèvement de sang.

Vers 23 h, le pauvre cétacé avait le souffle à peine audible. Après tout ce qu’il avait vécu, il rendit son dernier souffle et ses yeux se fermèrent doucement. Là-bas, il pourrait rêver de son troupeau et nager avec eux dans une mer calme et transparente.

À minuit, Yann put enfin rentrer chez lui. Il rangea le prélèvement de sang dans son frigo, à côté des restes du jour. Le lendemain, il irait l’examiner pour déterminer la cause de la mort, même s’il pensait déjà le savoir. La morsure l’avait vidé de son sang, à moins que ce soit une sorte de pneumonie.…

13 novembre 2037.

Où suis-je ? Pourquoi fait-il si froid ? Pourquoi ne suis-je plus dans le corps bien chaud du baleineau ? J’ai échoué. Je n’ai pas réussi à continuer. Je ne pourrai jamais me répandre comme mon cousin l’a fait. Pourtant, je suis plus fort que lui. Je le sais. Je le sens. Je suis différent. Personne ne peut m’arrêter. Même pas un antibiotique. Le monde n’est pas prêt. Je peux entrer partout. Dans le sang. Dans l’eau. Dans l’air. Dans des blessures, même les plus petites. Et maintenant, je suis coincé ici. Dans ce bocal noir et froid. Je n’avais qu’une chose à accomplir et j’ai échoué. Je ne retrouverai jamais de nouvel hôte.

D’un seul coup, une lumière vive apparut. Une sorte d’énorme couvercle venait de s’ouvrir au-dessus de ma tête. La lumière m’éblouissait. Je sentis quelque chose de puissant soulever ma cage. Une fois mes yeux adaptés à la lumière, je vis un énorme œil me regarder à travers une lentille. Je compris. En face de moi se trouvait mon nouvel hôte : un humain. Il faut juste attendre que le bon moment arrive. Je vois la solution à mon problème. Il avait une toute petite blessure au bras droit. Il avait retroussé ses manches, sûrement à cause de la chaleur. Je sentais que la température ambiante était plus élevée que d’habitude. J’imagine qu’il croit être invincible. Il a tort. Cette blessure est petite, mais suffisante pour que je m’y fraie un chemin. Il faut juste que j’attende.

Il ouvrit mon bocal et une pipette pointue vint m’aspirer. Je sentis tout mon corps s’envoler, je ne comprenais rien. Peut-être étais-je libre ? Non. Je me retrouvais de nouveau enfermé, mais dans un endroit encore plus étroit qu’avant. Tout à coup, je me retrouvai lancé à toute allure dans l’air chaud du laboratoire. Je n’avais même pas eu le temps de comprendre ce qui se passait que j’atterris sur quelque chose de pâle. Je regardai un peu autour de moi et compris que je me trouvais sur le bras droit. Je voyais, dans son autre main, la pipette où je me trouvais il y a à peine quelques secondes. Il l’agitait dans tous les sens. Vraiment pas précautionneux, cet humain. Je l’entendais lancer des jurons un peu partout. Il frappait sur un énorme objet qui n’avait pas l’air de fonctionner. Je le trouvais encore plus bizarre, mais il me faisait un peu rire. Il transpirait et sa tête devint rubiconde. Tout à coup, une lumière blanchâtre de cet objet s’alluma. Je reconnus cet engin. C’était un énorme microscope. On m’a toujours dit de ne jamais m’en approcher. Il est temps pour moi de partir. Je vis la blessure et m’élançai jusqu’à elle. Elle se rapprochait petit à petit jusqu’à ce qu’enfin je puisse y entrer. Je traversai la couche de peau.

J’arrivai aux veines et m’y incrustai. J’étais enfin au chaud, dans ma victime. Je pouvais réaliser ma quête. Mon cousin a marqué l’histoire, mais il n’était qu’un brouillon. Moi, je suis le chef-d’œuvre…

Quelques jours plus tard, Yann Keradec toucha son front. Il était bouillant. Il toussait comme s’il avait avalé une tasse d’eau de mer trop salée. Il avait des maux de tête. Sa poitrine était comme compressée. Il était malade juste avant de prendre l’avion. Cela faisait des mois et des mois qu’il attendait cette conférence. Il devait se rendre dans l’une des villes les plus avancées en biologie médicale. Là-bas, il y avait les meilleurs laboratoires scientifiques. Depuis tout petit, il rêvait d’être invité à une conférence dans l’un de ces laboratoires. Ce n’est pas un simple rhume qui l’empêcherait de le réaliser. Il irait quoi qu’il en coûte. De toute manière, il ne va pas mourir à cause d’un simple rhume.

16 novembre 2037.

Toutes ses valises étaient faites. Il était prêt. La seule chose qui lui manquait, c’était son billet d’avion. Il le chercha partout pendant plusieurs minutes. Il commença à suer. Ses yeux se remplirent de larmes. Il ne pouvait pas rater ce vol. Il pourrait bien changer sa vie. Il chercha encore longtemps jusqu’à enfin le retrouver sur sa table de nuit. Il sauta dans le premier taxi qu’il vit et arriva enfin à l’aéroport. Il passa tous les contrôles, courut dans tout l’aéroport. Son avion aurait dû décoller depuis deux minutes. Il ne pouvait pas le rater. Par chance, il arriva au dernier instant et put entrer de justesse. Il n’aurait suffi que d’une seconde pour qu’il reste en France. Juste avant d’embarquer, il sentit une légère odeur familière. Une odeur d’eau mêlée au sel. Enfin, direction Pékin, et sans le savoir, il emportait avec lui une passagère clandestine qui changera, à nouveau, la face du monde…

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Camille BERNARD

De la campagne à la mer

 

 

Voilà plusieurs jours que j’admirais ce navire. Il était flambant neuf et possédait une superbe coque en bois capable de braver les vagues les plus redoutables. Sa voilure ne possédait aucun trou et son mât dominait fièrement le reste du bâtiment. Une de mes amies m’avait dit que ce bateau qui m’obsédait tant abritait en fait un équipage de pirates. Et depuis, je passais tous les jours devant.  Les matelots, si petits face à ce géant des mers s’activaient tout autour afin de le remplir de vivres. Haricots, viande et poisson séchés, pommes de terre, œufs et même un cochon embarquaient sur le bateau. Des tonnes et des tonnes de nourriture s’empilaient au fur et à mesure dans les cales du navire. Des marins criaient aussi à leur subordonnés : « Dépêche-toi, matelot ! » ou encore « Hâte-toi ! » ou même « Marin d’eau douce ! Tu as intérêt à te dépêcher ! ». Et les pauvres matelots s’activaient, pressés par leurs supérieurs.  

  

Petit à petit, les marins désertèrent le quai et je me retrouvai seule, face à cette immense embarcation. Le bateau m’attirait. J’avais une envie si forte de monter dessus que je ne sus résister. Intriguée, et sachant que personne ne pourrait me voir, j’escaladai la passerelle qui reliait la terre ferme et le vaisseau. Une fois sur le pont, j’observai ce qui m’entourait. D’énormes cordes jonchaient sur le sol. Des tonneaux et des caisses trainaient un peu partout. Toute la plateforme était en un bazar pas possible. C’est alors que j’entendis des voix arriver. Vite, je me dépêchai de me cachai entre une corde et un tonneau. Deux hommes arrivèrent : un grand brun au regard sévère et un plus petit, blond. Ils s’étaient placés juste devant ma cachette et je pouvais ainsi les observer sans me faire remarquer : 

«  Tout l’équipage est prêt ? questionna le brun.  

  - Oui, mon capitaine, je les ai fait regrouper dans la salle à manger pour pouvoir faire l’appel, lui répondit le plus petit.  

  - Parfait, il est temps de lever l’ancre et de quitter ce port. »  

Lever l’ancre !? Il fallait immédiatement que je m’enfuie de ce bateau. Mais c’était déjà trop tard. Les marins sortaient à l’air libre afin de préparer l’embarcation à partir et en quelques minutes, le pont fut plein. Il était devenu impossible de quitter les lieux sans se faire voir. Je me recroquevillai dans ma cachette afin que personne ne me trouve et la peur s’empara de moi. Les questions se bousculaient dans ma tête : Comment ferai-je si quelqu’un venait à me découvrir ? Que ferais-je, une fois que nous accosterions ? Et surtout : Que mangerai-je pendant la traversée ? Déjà, un creux commençait à se sentir dans mon estomac.  

C’est alors qu’un roulis étrange commença à s’installer. Tout mon corps se mit à se déplacer de gauche à droite, comme si nous basculions d’un côté à l’autre. Je crus un instant que cette sensation allait s’arrêter, mais non. Le roulis continua. Il me berçait tranquillement et, bien vite,  je m’endormis sous le poids des émotions.  

  

Plop. Plop Plop. De l’eau tombait par petites gouttes au dessus de ma tête. Une nouvelle tomba sur le coin de ma bouche. Elle glissa et s’introduisit dans ma gorge. Je fis la grimace. L’eau avait un goût affreux. Elle était comme…salée. Je crachai ce qui me restait dans la bouche. De toute ma vie, je n’avais jamais pu imaginer que de l’eau salée pouvait être aussi mauvaise. C’est alors que j’aperçus un petit trou qui s’était formé sur la coque. J’y jetai un coup d’œil.  

Ce que je vis me coupa littéralement le souffle. Une étendue de bleu intense s’était dessinée sous mes yeux. La mer était déchaînée ce jour là. Des petites mousses blanches semblables à des nuages dans le ciel se formaient parfois sur un pic de mer. Elles s’écrasaient contre la coque du navire en un doux fracas. Voilà donc se qui créait ce roulis incessant. Au loin, je pouvais aussi distinguer la côte. Elle formait une limite entre le ciel et la mer. Les falaises habituellement imposantes sur terre semblaient minuscules vues de la mer. Les plages de sable blanc bordaient également une mer d’une nuance de bleu plus claire que celle sur laquelle nous étions. J’avais l’impression d’être au paradis. Mais ce que je trouvais plus impressionnant encore que les nuages de mer et la côte, ce fut le soleil. Il dégageait une lumière totalement différente de celle que nous avions sur terre. Il projetait des milliers de petits diamants que venaient s’ajouter à l’œuvre d’art que formait la mer. Ils brillaient sans cesse et ajoutaient encore une touche de féérie à ce paysage magnifique. Une mouette passa, elle poussa son cri rauque distinctif qui semblait lui venir du fond de la gorge. Elle était libre comme l’air. Je me sentais comme elle. Un instant, je me mis à imaginer ce qui se passerait si j’étais une mouette. Le matin, je me réveillerais à l’aube et j’irais à la rencontre des bateaux de pêcheurs. Je les raccompagnerais jusqu’à la terre puis je repartirais à mon tour, chasser le poisson pour en faire mon déjeuner et…  

« Une sauterelle ! » s’exclama une voix forte. 

Je me retournai en sursaut. Occupée à admirer le paysage à travers les trou dans la coque, un homme avait voulu chercher la corde qui trainait à côté de moi. Vite, je dépliai mes fines pattes vertes et me propulsais grâce à la force que je contenais dans mon abdomen.  
« Une sauterelle derrière les tonneaux ! » répéta la voix. 

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Malo BERNARD

 

BUG INFORMATIQUE

 

«Présence humaine détectée » c’est le message qu’envoya le pétrolier 100% autonome pilotée par l’IA MO 351 TY. Il était parti de Paris pour rejoindre New York. Il mesurait 700 mètres de long et était occupé par environ 100 robots qui servaient à sécuriser le bateau. Cet énorme bateau autonome, véritable bijou de technologie, ne devait surtout pas faire naufrage. C’est pour cela que les 100 robots reçurent immédiatement l’ordre de supprimer cette présence humaine.

    « Cette présence humaine », c’était Valentine, qui souhaitait rejoindre l’Amérique pour étudier laissant sa mère seule en Europe, son père étant mort à la guerre des Pyrénées un an plus tôt, en 2038 que sa famille était pauvre elle avait embarqué clandestinement dans le cargo que lui avait indiqué quelqu’un sur le port: le premier cargo 100 % autonome. La jeune fille s’était cachée dans le fond du bateau afin de ne pas être remarquée.

 

   Au bout de trois jours, Valentine, très curieuse de nature, voulut visiter le cargo. Elle sortit, mais dès qu’elle fut dans les couloirs, une caméra la remarqua. Valentine ne s’en aperçut pas, car aucune alarme ne se déclencha. Elle était loin de se douter que 100 robots armés avaient pour mission de la supprimer.

    Le problème, c’est que lorsque un robot l’aperçut, il bugua complètement et se mit en mode karaoké. Je ne sais pas si vous voyez la scène : d’un côté, le robot brillant comme une boule à facettes et chantant du Mariah Carey, « All I Want for Christmas is You », et de l’autre, Valentine ne comprenant  rien.

    Valentine croyant qu’elle rêvait, se pinça très fort mais elle eu tellement mal qu’elle hurla à s’en déchirer les tympans. Résultat : tous les robots accoururent et se mirent à chanter, prenant l’exemple du premier.

    Tous les amateurs de soirées et de boîtes de nuit auraient rêvé de vivre un tel moment. Mais le hic, c’est que Valentine n’était pas une amatrice de boîtes de nuit.

    Elle hurla alors : « C’est quoi le problème sur ce cargo ? »

Mais le problème, c’était elle. Elle avait embarqué sur un cargo, bijou de technologie, et faisait buguer tout le système. Car, ce que nous n’avons pas dit, c’est que le bug n’avait pas seulement déclenché le mode « karaoké » des robots. Il avait également déclenché le système d’urgence qui éteint tous les moteurs.

   Valentine s’aperçut que le bruit assourdissant des moteurs s’était arrêté. Elle décida de s’aventurer sur le pont pour voir ce qui se passait. Lorsqu’elle y arriva, elle fut sur le point de s’envoler tant le vent était fort : au moins 45 nœuds. La tempête se déchaînait.

    Valentine regardait la mer. On aurait pu la confondre avec une montagne tant les vagues étaient gigantesques. Le bleu intense de l’eau, le gris des nuages et surtout le son, à la fois mélodieux et puissant du vent, lui semblait magnifique.

    Cela lui rappelait la gentillesse froide de son père, mort à la guerre. Elle en oublia le cargo, les robots et même la chanson de Mariah Carey  qui ne voulait pas sortir de sa tête. Elle ne faisait plus attention au vent. Mais une bourrasque plus puissante que les autres la fit passer par-dessus bord. Heureusement, une main sauveuse l’attrapa. C’était le premier robot qu’elle avait croisé.

    Quand elle vit son visage, elle tomba sous le charme de son sauveur. Elle s’attendait à quelque chose de romantique de la part du robot. Mais il lui sortit :

« Jingle bells jingle bells jingle bells rock »

Elle rigola. Ce robot qu’elle aimait tant, qui lui faisait rire, cette machine si humaine, il fallait lui donner un nom, elle décida donc de l’appeler « Mister Karaoke ».

A ce moment là, Valentine s’aperçut de quelque chose : le bateau, au lieu d’avancer, dérivait, poussé par le vent, les vagues et le courant, vers un énorme iceberg au milieu de l’océan Atlantique. Sans aucun doute, le bateau allait couler.

Valentine, telle Juliette, embrassa pour la première et la dernière fois, « Mister Karaoke» alias Roméo

-« Mister Karaoke », je t’aimerai, même dans la mort.

-Moi aussi…bzz… moi aussi…

 

 

-Chérie, tu te réveilles… Tu n’as quand même pas oublié que nous prenons le bateau pour New York ?

-Ah ça non, j’ai fait un rêve très étrange. Décidément, j’ai beaucoup trop d’imagination.

-C’est surement à cause d’hier soir, on aurais pas du regarder le Titanic après notre séance karaoké.

Merci à nos partenaires 2026 

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2019 Cercle Mer de Lorient

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